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Wilson Décembre | Vitalité et Spiritualité : apologie du rapport-au-monde afro-haïtien – extraits


« La grande et joyeuse reconnaissance envers la vie et ses réalités fondamentales est le fondement du culte païen. »

F. Nietzsche

Le démon du confort intellectuel pourrait pousser certains esprits bien ou mal intentionnés à interpréter les éléments de weltanschauung analysés dans ce livre dans l’optique d’un essentialisme simpliste et réducteur qui ferait de l’Afro-Haïtien – voire du Nègre en général – une espèce d’hommes quasi-autonome par rapport à l’homo sapiens sapiens. Rien ne serait plus incompatible avec l’esprit de ce livre. Il est à cet égard hautement évocateur que les éléments de culture auxquels Nietzsche fait référence et qui m’ont servi à dresser la trame philosophique de mon analyse soient grecs. Même si cette tranche capitale de la culture grecque présocratique doit sa configuration, pour l’essentiel, à une spiritualité païenne qui, comme je l’ai montré, serait originaire de l’autre côté de la Méditerranée. J’espère seulement avoir démontré que le rapport-au-monde que Friedrich Nietzsche nomme dionysiaque est, dans une large mesure, un trait caractéristique et significatif de la culture afro-haïtienne et que cette dernière, prolongement créolisé de l’univers culturel négro-africain, parce que dionysiaque, n’entre pas en contradiction ou en conflit avec l’ethos du polythéisme païen qui se manifeste à travers la culture grecqueprésocratique.

Je me permets d’affirmer que cette expérience a une portée universelle et qu’elle peut très bien permettre au cybercitoyen occidental d’entrevoir l’orientation qui aurait pu être celle de son rapport-au-monde si l’efficacité matérielle, l’avidité consumériste et le culte de l’artificiel ne le détournaient complètement de ce qui constitue le foyer ou la source énergétique même de son existence : la terre. Ne pensez pas que cette révélation serait profitable uniquement à l’agnostique (ou l’athée) qui assume souvent de façon existentiellement catastrophique l’absence de la figure du Dieu judéo-chrétien dans le ciel de la modernité quand il s’agit d’expliquer le tragique du monde ; elle ne devrait pas seulement intéresser l’homme du divertissement de Pascal qui n’est pas différent de cet homme qui, selon Heidegger, vit sous le mode de l’inauthenticité ; non, le rapport dionysiaque à la réalité n’interpelle pas uniquement l’homme qui flotte hagard dans l’ère du vide, selon le mot de Gilles Lipovetsky [1]. Il est à même d’instaurer un dialogue fructueux avec les croyants des grandes religions révélées qui vivent encore avec l’intime conviction que la « raison » du monde n’est pas dans le monde. Robert Vachon, qui se présente lui-même comme un « prêtre catholique athée » et comme un « chrétien-païen » a mis l’accent sur la nécessité de cette attention due aux spiritualités païennes en général :

Je crois que les religions dites païennes – religions africaines traditionnelles, vaudou, candomblé, spiritualité amérindienne – sont de grandes religions et spiritualités, aptes à purifier et à accomplir les grandes religions dites civilisées, autant et sinon plus parfois que ces dernières peuvent venir corriger et parachever les premières. Elles sont des humanismes capables d’humaniser et de faire évoluer les humanismes civilisés, autant et sinon plus parfois que ces derniers peuvent faire progresser les premiers. [2]

Face à ces spiritualités millénaires que sont les grands monothéismes, la culture dionysiaque vodou se fait l’avocat de l’innocence du naturel et témoigne de la reconnaissance due à ce dernier. Dès lors, selon l’effet-miroir, est mis en lumière de façon vivante ce que Nietzsche considère comme l’une des erreurs fondamentales du christianisme – mais que ce dernier partage aussi avec l’Islam et le Judaïsme, notamment – : le mépris du corps, l’extinction de l’expression corporelle libre et à travers elle, les désirs les plus vitaux. Le vodou permet de comprendre pourquoi, dans leur aspiration même à la lumière suprême, ces spiritualités très élevées ne sont pas moins aliénées à la vie qui est vie justement parce qu’elle n’est pas pur esprit. La vérité vivante du paganisme réside dans cette affirmation intégrale de la réalité qui est vénérée dans toutes ses dimensions, sans
retranchement, selon des modes appropriés.

Cette affirmation cultuelle de la réalité totale transparaît avec une détermination particulière à travers la place faite à la sexualité dans le système du sacré lui-même ; dans la façon dont le corps dansant est exalté, mais aussi, affirmation de l’affirmation, dans la façon dont la souffrance et la mort sont vécues, digérées, assimilées sans qu’elles soient transformées en une objection contre la vie qui serait si affreusement éprouvante à cause d’un quelconque péché originel. Dionysos contre le Crucifié ! Voici l’opposition fondamentale autour de la souffrance. D’une part, un esprit qui danse les malheurs de l’existence parce qu’ils sont nécessaires à la plus grande joie, de l’autre un esprit qui se laisse (ou se fait) mettre en croix pour une vie-sans-souffrance. Dieu-qui-rit et Dieu-qui-pleure.

Certainement, le vodou en tant que religion soumise aux interactions qui jalonnent son évolution, n’est pas sorti inchangé ou inaltéré de sa rencontre avec le christianisme. On peut même dire que l’influence chrétienne dans le champ de croyances vodou est contemporaine de la genèse même du vodou sur le sol du Nouveau Monde. On peut, sporadiquement, chez certains fidèles et à travers certains aspects des cultes qui ne sont nullement règlementés par une instance centralisatrice officielle, déceler certaines postures existentielles empreintes d’une très forte christianité. Néanmoins, cette spiritualité d’origine négro-africaine demeure intrinsèquement et foncièrement une relation dionysiaque à la réalité en ce qu’elle intègre dans le sacré toutes les déterminations que la nature impose à l’homme en fonction de la nécessité suprême de la vie.

Le résultat, nous l’avons vu, est une plus grande sympathie avec la vie jusque dans ses équivoques les plus éprouvantes, une syntonie avec sa polyrythmie, une vitalité en cascade. Cette dernière se laisse exploser en éclats de rire dans le style dansant de l’exister de l’Afro-Haïtien, dans sa belle humeur spontanée et, bien évidemment, dans son art. Le secret de la créativité puissante de l’Afro-Haïtien est dans sa posture existentielle dionysiaque. Il transfigure sa souffrance, sublime ses mauvaises pulsions, surfe sur les crêtes des vagues déferlantes du tragique à travers des formes conformes aux exigences des sens, de la terre et de la vie.

Mais pour peu que le lecteur connaisse l’histoire récente et l’actualité d’Haïti, il sait que ces ressources spirituelles et culturelles n’empêchent que dans l’existence de l’Haïtien se manifestent souvent des traits caractériels moins flatteurs qui, pour la plupart, sont le produit autant de son passé de victime de l’esclavagisme blanc que de deux siècles de politique ubuesque qui ont aliéné nombre d’Haïtiens de leurs rêves et de leurs potentialités propres. Le vodou se retrouve alors accusé de tous les maux. Ce qui induit beaucoup d’Haïtiens à se poser en étrangers hostiles au fonds culturel d’origine africaine au point de se distinguer par des attitudes de rejet de soi et de l’autre, de peur de soi et de l’autre qui leur confèrent le profil peu reluisant de personnalités schizophrènes, dans la mesure où le vodou est, plus qu’une simple religion, une culture ou une infrastructure existentielle qui continue à vivre dans l’inconscient et dans les comportements mêmes de l’Haïtien qui le rejette. Certes, l’identité haïtienne ne se réduit pas à la part africaine, aussi importante et déterminante que puisse être cette dernière. L’Haïtien n’est pas un néo-Africain. Enfant légitime du vieux continent, il est aussi, dans une moindre mesure, il est vrai, le rejeton d’une certaine européanité mâtinée d’amérindianité. D’autant plus qu’en tant qu’homme, il ne saurait être a priori x ou y. Il se choisit. Il est donc fils de passages et de partages. Cela lui donne le devoir d’éviter le repli sur une portion hypertrophiée du soi qui s’accompagne souvent d’un refus de l’ailleurs et de l’interaction enrichissante par l’attention donnée à la différence. Mais un tel devoir d’ouverture au par-delà de la part africaine ne peut en aucun cas justifier la stigmatisation violente du fonds africain de la culture haïtienne par ceux-là mêmes qui y baignent jusqu’au cou.

On pourrait affirmer à leur décharge que dans la conscience même de certains vodouisants se développent parfois des croyances négatives, inhibantes et stagnantes ; des croyances liées à un certain commerce avec la nuit ténébreuse, à la peur voire à la paranoïa généralisées qui, de ce fait, se révèlent systématiquement non stimulantes et non galvanisantes socialement. Si nous ajoutons à cet écosystème mental un imaginaire parfois pathologiquement hypertrophié, un instinct fabulateur débridé qui crée à la faveur des nuits sans éclairage des êtres fabuleux dignes de l’univers le plus fantaisiste d’un film fantastique d’Hollywood, nous obtenons un tableau assez expressif des éléments de décadence ou de blocage qui vivotent dans la périphérie de la spiritualité afro-haïtienne. Sous forme de faux prétextes, ils favorisent l’abjuration la plus violente et la plus radicale de la culture vodou de la part de ceux qui veulent se donner bonne conscience, pensant faire d’une pierre trois coups en rejetant ce qu’ils croient être les survivances d’une prétendue barbarie originelle dans l’exister haïtien : ils pensent assurer leur sécurité, le salut (chrétien) de l’âme et leur allégeance à la Civilisation. Mais ce mépris envers le patrimoine africain de la personnalité culturelle haïtienne, quand il n’est pas hypocrite, relève d’une ignorance déplorable de ce qu’est un champ spirituel en général. On est donc le dernier des naïfs quand on croit sincèrement que de tels déchets qui gravitent en orbite de la planète culturelle afro-haïtienne n’existent pas sous différentes formes dans les marges de toutes les spiritualités du monde. Car en tant que spiritualités, elles font une place nécessaire mais difficilement régularisable à l’imagination irrationnelle. Ce qui explique d’ailleurs qu’il y a autant de façons de vivre une spiritualité qu’il y a d’hommes sur terre.

Par conséquent, il est aisé de comprendre que le développement d’une nation et l’organisation politique d’une société ne sont nullement l’affaire d’une spiritualité quelconque, même quand cette dernière manifeste toujours la tendance à fixer des préceptes moraux qui, dans le pire des cas, se transforment en lois, en normes juridiques faisant fi de toute vie subjective, donc de toute liberté évoluant en dehors de la spiritualité en question. Le développement et la gestion conséquente de
la cité sont l’œuvre d’une politique rationnelle non totalitaire qui elle est rendue possible par une politique éducative rationnelle. Le mal politique et social haïtien n’est pas vodouesque. Sa solution non plus. C’est pourquoi, dès le départ, j’ai pris soin de m’adresser explicitement à des individus et d’inscrire ma démarche dans un cadre extérieur à la politique. La politique ne peut emprunter au religieux ou au spirituel que dans la mesure où l’élément emprunté n’est pas incompatible avec les principes et exigences de la raison organisatrice de la vie publique, c’est-à-dire, dans la stricte mesure où cet élément peut se fondre aisément dans le moule de l’impératif du bien public.

Evidemment, cet impératif de rationalité radicale dans le politique ne devrait pas empêcher que la politique elle-même accorde aux individus, notamment par le canal des voies de la transmission du savoir, la possibilité de mieux connaître la spiritualité afro-haïtienne, de la comprendre et éventuellement de la vivre intelligemment dans ce qu’elle a de véritablement spirituel et …libérateur. Car au risque de reprendre à mon compte la conviction qu’un autre auteur haïtien a exprimée en grand titre sur la couverture de son excellent ouvrage [3], je crois avoir montré en quoi la culture vodou est libératrice et créatrice. Philosophiquement, éthiquement, pratiquement et esthétiquement libératrice. Osons l’explication que si la politique haïtienne n’a pas en deux siècles réussi à complètement décimer ce peuple, c’est probablement à cause de cette vitalité insolente qui est l’expression même du mode d’être dionysiaque et qui constitue le fonds le plus intime de sa personnalité, mais dont il n’a pas toujours conscience. J’ai voulu généreusement partager le secret de cette vitalité avec l’homme universel.

« On pourrait très justement définir l’Haïtien : un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, un peuple qui rit et qui danse… ». Ainsi parla l’oncle. « Aussi loin que l’homme plonge son regard dans la vie, aussi loin plonge-t-il son regard dans la souffrance. Mais le courage est le meilleur meurtrier, le courage qui agresse : il tue même la mort, car il dit « c’était ça la vie ? Allons, encore une fois ! ». Ainsi parlait Zarathoustra.

Wilson Décembre,

Extrait de Vitalité et Spiritualité : Apologie du rapport-au-monde afro-haïtien, p.p.187-92. Paris : Ed. L’Harmattan, 2009.

Notes

[1] Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Gallimard, 1983.

[2] Robert Vachon, « Une spiritualité pour le XXème siècle » in Critère, N°30, printemps 1981.

[3] Joseph Augustin, Le Vodou libérateur, Ed. Tamboula, Montréal, 1999.

N.B. : Cet extrait de Vitalité et Spiritualité : Apologie du rapport-au-monde afro-haïtien a été publié sur notre plateforme avec l’aimable l’autorisation de l’auteur.

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