Anthologie,Genre,Poésie Voix de femmes : anthologie de poésie féminine pour un monde contemporain en transhumance

Voix de femmes : anthologie de poésie féminine pour un monde contemporain en transhumance


La poésie doit passer par la bouche d’une femme
comme la rosée doit couler d’un calice ;
la voix pure et tendre de la femme
en est la vraie musique.

(Citation de Sully Prudhomme ; Journal intime, le 22 octobre 1862)

Dans les anthologies de poésie, il est de coutume de voir la production poétique des femmes reléguée au deuxième rang bien souvent, pour ne pas dire réduite à quelques noms jalonnant les siècles de l’histoire littéraire : Sappho, Marie de France, Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Emily Dickinson, Gertrude Stein, etc. Cette invisibilisation a été notamment mise en lumière par les travaux de la critique littéraire féministe, qui a pointé du doigt ce qu’Hélène Cixous, en France, a nommé « le refoulement de la femme ». Avec Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe la femme s’assume et, puisque le problème est toujours demeuré entier, il était donc important que ce soient les femmes qui parlent d’elles-mêmes pour s’imposer.

Plimay, Plateforme de littérature contemporaine, fondée par des jeunes de Jacmel et d’Haïti nous présente aujourd’hui une anthologie de poésie féminine pour un monde contemporain en transhumance. Cette œuvre vient à point car, la femme dans la littérature haïtienne et partout ailleurs dans le monde est plutôt, au début de notre histoire littéraire, chantée, immortalisée dans des vers de poètes hommes. Est-ce de la misogynie de la part de ces messieurs ? N’y avait-il-pas/N’y-a-t-il pas nécessité pour la femme de parler d’elle-même pour mieux se faire comprendre ?

Dans la culture médiévale, du XIIème au XVème siècles, la voix des femmes de savoir comme Christine de Pisan occulte un savoir réservé aux hommes, et, à cause de sa façon d’oser parler en termes nus et clairs de ses sentiments amoureux pour renouveler l’érotisme toujours en devenir dans une société où les hommes s’érigent en censeurs de la société paternaliste, ils trouvent en elle une sorte de mysticisme relevant presque même de la sorcellerie, à travers ses mots. Il y a dans les poèmes de Christine de Pisan et de toutes les autres femmes qui vont se déclarer « femmes-poètes » comme un refus de laisser la violence du monde l’emporter sur leur sexe, leur droit à l’existence, à la vie. Il y a dans ces poèmes la discrète sagesse d’êtres humains sachant que l’espérance n’existe que dans le lent et long dialogue d’aimer, de se construire, de voir et de se faire voir dans une dynamique lente de germination de se faire entendre plus que de se faire comprendre.

Après les lectures des œuvres de Christine de Pisan et de Louise Labbé, plus particulièrement, une légion de femmes feront entendre leurs voix et, ces voix de femmes, en tant qu’incomparable instrument de séduction, de communication et d’exaspération, sont les voix les plus caressantes qui font des blessures les plus profondes au cœur de la société. En effet, si elles n’avaient pas élevé leurs voix, elles n’auraient jamais accès à la pleine mesure de leurs talents, en tant que sexe dit « inférieur/faible ». Parce qu’elles n’ont jamais eu peur d’élever la voix pour se barricader dans l’honnêteté de leur sexe, la vérité de leurs vertus, la compassion pour une société qui les traite en parent pauvre et contre toute injustice envers le deuxième sexe, contre les mensonges établis et la cupidité humaine, elles ont contribué à changer les perspectives de la terre.

Dans l’Anthologie qui nous est présentée ici aujourd’hui, plus de trente voix de femmes d’horizons différents, d’imaginaires incommensurables, provenant de pays aux cultures vivaces : Haïti, France, Québec, Côte d’Ivoire, Belgique, etc… pour tisser un voile de mots parfumés à l’eau de Florida et de feuilles de basilic et égrener leur chapelet d’incantations contre la nuit qui plane sur le monde en ces temps de COVID-19, d’économie en déroute, de rassemblements mondiaux contre les gouvernements en déliquescence dans leur gouvernance, contre la faim dans le monde, le viol sur les femmes qui est devenu une arme de génocide massive et d’opprobres partout. Violence sexuelle et pauvreté féminines comme Axis of Evil du 21eme siècle !

Tour d’horizon rapide sur les Femmes haïtiennes écrivaines du 19e au 21e siècle

Personne ne pouvait empêcher aux femmes du 19eme siècle haïtien de publier car, on a l’exemple d’Ida Faubert et de Célie Lamour, deux femmes élevées, la première par un père président de la république, la deuxième par un père général, ministre de l’intérieur et qui sortent des rangs. Vers les années 1900, Virginie Sampeur, épouse d’Oswald Durand, sera surtout connue pour son poème « L’Abandonnée », célébrant les infidélités de son célèbre mari. Cléante Desgraves Valcin, Annie Desroy et Denise Roy brillent dans la poésie féminine, mais ce sont des exceptions à la règle. Les femmes haïtiennes écrivaines semblent surtout briller dans les pièces en prose et : La Ronde (1901) et Haïti Littéraire et Scientifique (1905), se vantent d’avoir plusieurs collaborations féminines mais presque toutes anonymes, signées d’un prénom ou d’un nom de fleur.

Un peu plus tard, Jeanne Perez et Madame Suzanne Sylvain-Comhaire, prendront plaisir à signer leurs articles par leurs noms. Lélia J. Lherisson, Madame Clara Lespès, Mme. Theodore Holly, Emmeline Carriès-Lemaire, Mme Madeleine Sylvain Bouchereau, Alice Garoute, Germaine d’Ennery, Mme. Rosemond Manigat, Louise Mayard, Léonie Madiou … sont toutes des femmes engagées dans La Ligue féminine d’Action Sociale et qui sont des conférencières brillantes, des journalistes tenaces et implacables dans leur logique d’intellectuelles, de visionnaires cherchant à se transformer afin de mieux transformer la condition de la femme dans la société ambiante. Mais il ne faut pas se leurrer non plus sur l’intention des femmes de cette époque qui ne pensent pas que la libération de la femme est une affaire pour toutes les femmes. Héritières d’une société néo-colonialiste et machiste, bourgeoises bien éduquées, elles ont toujours pensé libération pour elles-mêmes, pas pour leurs servantes, leurs lessiveuses, les « Madan-Sara » et autres infortunées incultes de la sorte, trop souvent traitées de « sottes » par ces mêmes femmes qui défendent becs et ongles les droits de la femme, c’a-d-, ceux de la femme bourgeoise, mulâtre, marabout et intellectuelle. Les femmes noires intellectuelles faisaient trop souvent « cavalières seules » dans cette société trop machiste, raciste et stratifiée socialement et économiquement. Une société aussi minée par toutes sortes de contingences historiques ne pouvait être que dirigée par des hommes machos qui faisaient des femmes des « machas au cœur féminin « qui étaient toutes de vraies romaines, des Spartiates dures, intrigantes, arrogantes et fières de leur statut social. Cependant, il faut toutefois retenir que la jeune génération des femmes des années 1930 comptant dans ses rangs : Marie-Thérèse Colimon-Hall, Marie Chauvet, Mona Guérin, Paulette Poujol-Oriol, Marie-Ange Jolicoeur, Jeanine Tavernier-Louis, et plus tard, la génération des années 1950-1980-2010 : Yanick Jean, Yanick Lahens, Evelyne Trouillot, etc… s’est battue pour que la littérature féminine devienne un engagement féminin de facture achevée, n’ayant rien à envier aux productions littéraires des hommes.

Quand les femmes haïtiennes prirent en main leur destin et donnèrent l’assaut à la forteresse de la littérature, jusqu’ici considérée l’apanage des hommes, pour s’affirmer en tant que productrices, créatrices et innovatrices dans les années 1960-2013, la résistance masculine aux potentiels littéraires de la femme, qui est toujours accompagnée d’une certaine misogynie nourrie, s’affirma dans la chanson populaire de Coupé Cloué et de ses épigones. La revanche fut d’autant plus consolidée qu’elle était préparée par des femmes aux cœurs innombrables dont les œuvres littéraires sont très prisées pour leur valeur libératrice. Comme le dit si bien Evelyne Trouillot :

« Devant l’exigence du dire
le poème s’affole
culbute de toutes mes morts
rassemblées pour la commune défaite
s’accroche aux larmes bleues de la mer
à la caresse d’un soupir
attrapé par le vent
entre le vert exquis de la feuille
et la douleur qui convoite
la joue… »

La femme haïtienne ne laisse plus les hommes parler en son nom : c’est elle qui parle par la voix de Kettly Mars, de Margaret Papillon, de Jessica Fièvre, d’Edwige Danticat, de Marie-Alice Théard, de Célie Diaquoi-Deslandes, de Marie –Thérèse Colimon-Hall, de Mona Guérin-Rouzier, de Jacqueline Baugée-Rosier, de Rose-Marie Perrier, Michaëlle Lafontant-Médard, Marie-Claire Walker, Marie-Sœurette Mathieu, et j’en passe… Toutes ces femmes qui ont donné à la nouvelle écriture féminine haïtienne de l’ossature et de la dignité pour ses lettres de noblesse, dans le respect de la parité genre ont droit aujourd’hui à notre admiration. Elles ont bouclé la boucle de l’aliénation masculine qui ne chantait les femmes que comme des créatures de rêve, pour les mieux rendre inefficaces par leurs forces, pour se présenter à nous dans toute la splendeur de leur simplicité de femmes, de mères, de génitrices fécondes d’une vie littéraire intense. Parce que les femmes haïtiennes écrivaines de l’époque contemporaine ont compris que leur étoile était trop longtemps éteinte dans le ciel indifférent du machisme de l’homme haïtien, elles sont venues s’installer confortablement dans les fauteuils trop longtemps réservés aux hommes pour dire qu’elles ne veulent plus être chantées et que désormais ce seront leurs voix qui s’élèveront pour célébrer leur sexe afin de ne plus être les :
« femmes-sexe des patrons, les femmes-cendrillon du mari, les femmes-chose dont la parole-fœtus n’a pas été fécondée, étouffée, asphyxiée et crucifiée aux quatre points cardinaux des exigences sociales afin que leurs voix deviennent la source de promesses et d’espérances dont la sève-miracle doit nourrir les racines de la vie, dont la parole-libérée est le bréviaire de la femme libérée », pour parodier le poète Jacmélien, Claudel François dans son poème « Venus Arada ».

Nous souhaitons donc un heureux destin à cette anthologie d’une facture toute fraîche de voix nouvelles et qui s’imposent déjà. Comme le dit si bien Flora BOTA :

« Comment comprendre et perdre ce lien violent,
ce désir de disparaître et à la fois demeurer,
ce désir de disconnaître, à la fois recomposer ?
Élément nouveau, architecture de l’eau ».

Cette poésie féminine, avec sa fluidité native, multicomplexe dans sa sophistication est l’éloge du féminin éternel qui permet de mieux repenser l’exaltation rhétorique de la sagesse des femmes, à travers le temps et l’espace dans le grand style des odes et fragments saphiques, du cantique des cantiques biblique, de la tradition du ghazal dans la poésie courtoise arabe et perse, des Amours et Odes ronsardiennes. Et, cette poésie féminine, présentée ici, dans l’anthologie que voici est d’autant captivante que ce sont les femmes qui nous introduisent dans l’intimité de leur univers. Et Kristie Helena Jean, de son nom de plume Perle Noire, confirme tout ce que je viens de dire quand elle dit dans son poème :

Nan panno kay mwen
Ou ka jwenn lespwa
Kole pa moso ak krache
Bout zong ki ansasinen
Kout rèl pwatrinnen m
Nan panno kay mwen
Genyen plizyè ti bout papye
Chak s on listwa
Bade ak kabouya lavi
Chak s on rèl
Solèy p ap janm rive tande

Si cette anthologie est l’éloge de la féminité au singulier-pluriel elle est aussi un coup de pouce à la construction du genre féminin et implique une instance énonciative, productrice d’un discours évaluatif saturé d’amplification et de valorisation dans un monde en transhumance, en transe continue de recherche de lui-même et d’altérité féconde sublime et sublimée.

Que la lumière soit !

Jean-Elie Gilles, PhD
Docteur ès-Lettres
Ce 10 octobre 2020

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