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Une nuit avec « Le diable au corps »


L’un des plus précieux privilèges que la littérature, peut-être, nous offre, est qu’elle nous permet d’écrire nos vies tout en nous léguant la possibilité d’y ajouter ou d’y biffer des fragments. Autrement dit, faire revivre son histoire, à sa guise. Voilà, je crois, toute sa beauté.

Les aiguilles de ma montre avoisinent les onze heures du soir et ma nuit s’apprête déjà à commencer lorsqu’un estimable ami éprouve le désir de partager avec moi – le partage est l’entraide des amis –, un vieux bouquin, plein de charmes intitulé : « Le diable au corps ».

Il s’agit d’un roman de Raymond Radiguet, jeune écrivain qui a vu le jour le 18 juin 1903 à Saint-Maur-des-Fossés et s’est passé de vie à trépas sous la pression d’une typhoïde le 12 décembre 1923 à Paris. Sa mort précoce ne mettait en aucune manière des bâtons dans ses roues de génie. Tout petit, il a su tailler une gigantesque place parmi les grands de son temps. Outre ce livre paru pour la première fois chez Grasset, la même année de sa mort, il en a écrit d’autres comme : Le bal du comte d’Orge (œuvre posthume), des contes, des textes critiques et également de la poésie.

L’histoire s’est déroulée en France dans des villes que le narrateur n’a pas voulu entièrement orthographier (nous habitions à F… au bord de la marne…, Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J…) dans un contexte de trouble généralisé : l’Europe s’enfonce profondément dans la première guerre mondiale, une situation de peur et d’inquiétude s’installe sérieusement chez les gens. On se retrouve à une époque où l’on ne peut pas outrepasser l’évidence du chaos qui se pointe à grands pas sur tout le continent européen.

Ce soir-là, je lis jusqu’à ne plus sentir mes yeux. À chaque fois que je pense à courber l’échine par devant la sensualité du sommeil qui m’amadoue – la lecture est la plus efficace des somnifères –, une nouvelle strophe, une nouvelle phrase, un nouveau mot me prennent par la gorge et je me laisse emporter par les charmes irrésistibles de cette histoire combien envoûtante.

Il est question d’une fascinante relation amoureuse controversée, bouleversée d’un jeune garçon de seize ans – anonyme dans le texte –, avec Marthe, jeune fille de dix-neuf ans, mariée. Son mari s’est retrouvé au front à l’heure où elle et le jeune homme jouissent leur idylle.

Il ne faut pas avoir peur de blesser les autres pour ne pas se blesser soi-même. Marthe aime éperdument le jeune homme anonyme dans le livre. Il n’y a aucun doute là-dessus même si du côté du jeune homme/narrateur, cela reste dubitable, atermoyant, quelque chose qu’on devrait prendre avec des pincettes ; cela découle, fort probablement de son adolescence. Cependant, pour gérer une sorte de prétention de grande famille, les parents de Marthe s’érigent en mur de Berlin face à sa relation en catimini.

En savourant ces quelques pages, je n’ai pas pris longtemps pour piger à cette histoire qu’à quelque chose malheur est bon. Lorsqu’il pleut sur le village, d’une part les oiseaux se réjouissent de la fraîcheur et de la béatitude qu’apporte la pluie ; d’autre part, des habitants se plaignent du fait que leurs toits sont crevés. Alors que Jacques, au front, met au péril sa vie, son amour pour Marthe qu’il chérit tant, tâche de défendre une cause noble, une cause patriotique, un autre compatriote partage son lit conjugal avec sa femme jusqu’à l’engrosser, en toute discrétion; alors que la France se ruine, le monde se déstabilise, le narrateur en profite pour s’évader de son établissement scolaire qui ne lui intéresse plus.

Le livre m’inspire. L’auteur également. À vingt ans, Raymond Radiguet frappe fort avec son premier coup dans le genre. D’ailleurs, certains l’appellent le Rimbaud du roman pour son talent incommensurable. Avec ce roman de 288 pages, dont on doute de si elle est une autobiographie ou pas, – vue que l’auteur a vécu une pareille relation sentimentale avec Alice dans sa vie réelle –, le génie précoce a connu un succès faramineux et immédiat. L’histoire est captivante, n’en point besoin de parler de sa manière de traiter la langue de Voltaire, en bon maître du verbe. Roman de guerre, roman d’amour, « Le diable au corps » demeure un classique de la littérature française. Il n’y a point d’agréables nuits que celle succédant la lecture d’un bon livre comme celui-ci.

Chrisvinan Joseph

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