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Très simplement et humblement :Hommage à Michel Serres


Michel Serres, depuis cette date du premier juin 2019 , n’est plus. Et avec lui disparaît, sans pour autant mourir, une vision de la philosophie et de sa pratique dont on peut souhaiter qu’elle fasse le plus grand nombre d’héritiers et de disciples possible.

A mi-chemin en effet de la philosophie qui s’érige comme discours souverain destiné à former une élite universitaire qui préfère bien souvent la fréquentation des livres à celle des hommes, et de l’hétérodoxie d’un Onfray qui vient précisément répondre à la première, en s’y opposant de manière sans doute trop frontale, binaire, dialectique, et finalement caricaturale ; la vie et la pensée de Michel Serres, sans que l’on puisse jamais les dissocier, auront exemplairement témoigné de ceci : la vulgarisation (où résonne le vulgaire en son sens premier, du latin « vulgaris », qui vient de « vulgus », et qui désigne la foule populaire) n’est pas nécessairement le symptôme et/ou le signe d’une trahison de l’intelligence et de la pensée. Au contraire devrait-on dire, peut-être est-elle en fait la marque de la véritable intelligence : c’est-à-dire celle qui se montre capable de s’adresser à tous sans pour autant renier la complexité dont elle est tissée et qui forme le noyau de son essence. Celle qui sans tomber dans le piège de la simplification maladroite ou douteuse, ou dans celui de la mystification fumeuse, se montre capable de rendre manifeste, pour ceux à qui elle s’adresse singulièrement, et donc de faire descendre dans le monde « sensible », tout ce qui demeurait jusque-là impénétrable, insaisissable, et la chasse gardée réservée aux seuls « gardiens » du monde ” intelligible “.

Car qui connaît la vie et l’œuvre de Michel Serres, reconnaît également la rigueur et la justesse qui ont caractérisé jusqu’à la fin son enseignement de la philosophie au sein des universités les plus prestigieuses, en même temps que l’extrême finesse et la lumineuse clarté dont il savait faire preuve lors de ses nombreuses interventions radiophoniques : preuve qu’un philosophe peut s’adresser, n’en déplaise à Platon qui ne voulait parler que devant un public de fins géomètres initiés aux mystères mathématico-métaphysiques, autant aux adeptes avérés et reconnus de la dite philosophie, qu’à toute cette foule hétérogène, inchoative et multiple, qui sans prétendre faire profession de la pensée, n’en demeure pas moins aux prises avec le mystère de la présence et du monde. Et qui demande elle aussi à s’en étonner pour commencer, ou continuer, à le questionner.

Michel Serres laisse ainsi le souvenir d’un philosophe généreux et pleinement ouvert au monde, à toute altérité qui le compose et qui en fait la richesse. Il laisse le souvenir d’un homme pour qui l’exercice de la pensée était un exercice rieur, heureux, salvateur et joyeux ; et non pas un instrument de domination destiné à assoir la supériorité d’un égo sur tous ceux qui l’admirent et l’entourent, ou bien de celle d’une caste qui trouve dans l’université un lieu où exercer et jouir de ses privilèges. Michel Serres était proche en cela d’un Edgar Morin, pour mentionner un contemporain encore vivant, ou plus secrètement encore d’un Jacques Derrida, dans le souci commun et partagé de décloisonner l’université selon la perspective d’un universalisme qui se porte au-delà des frontières et des identités (physiques comme symboliques) ; à ne pas confondre bien sûr avec la neutralisation en acte et en règle de toute différence et de toute singularité.

Il faisait partie de ces (trop) rares penseurs qui ne considèrent pas systématiquement tout travail de vulgarisation comme un nivellement de la pensée vers le bas, mais qui pensent au contraire qu’il permet à l’intelligence des dits « profanes », ou des « non spécialistes », de s’élever selon une autre voie que celle qui consiste à se plier à des normes universitaires, ou académiques, pour pouvoir prétendre au statut de penseur.

Car il est vrai que l’on a encore trop tendance à considérer en France que la pensée appartient aux seuls experts ou spécialistes, c’est-à-dire à ceux dont les diplômes ou le rang garantissent la légitimité ; alors qu’elle peut jaillir et même fleurir et s’épanouir bien souvent là où l’on s’y attend le moins. Par exemple dans le cœur de ceux dont on croit que la condition sociale les en prive ou les en sépare. Et n’est-ce pas là au fond, dans cette défense de ce qu’est véritablement la démocratie en acte, entendue comme la possibilité offerte à toutes et tous de pouvoir s’élever comme de prétendre sans en pâlir à la pensée, que se situe le geste le plus saisissant de Michel Serres ? Et n’est-ce pas dans ce mélange de bonté, d’humilité et d’exigence authentique que se devine la ligne la plus saillante de son héritage ? N’est-il pas tout aussi vrai de penser qu’il aura su marier la rigueur de l’écriture et du concept à l’exercice en parole et en acte d’une pensée vivante offerte à toutes celles et ceux, sans exception ou presque, qui étaient (et qui sont encore) disposés à l’accueilir et à se mettre à son écoute ? Preuve s’il en est que le philosophe authentique est celui qui reste résolument tourné du côté de la cité et de son peuple, sans trouver refuge dans la seule métaphysique ou dans le sentiment qu’il domine la foule vulgaire et ignorante ? Un peu à la manière de ce philosophe grec resté célèbre pour avoir prétendu faire accoucher les âmes de vérités dont elles avaient par ailleurs perdu le souvenir ?

Pour ma part, et même si je garde un plaisir immense à lire ses livres mêmes les plus complexes et les plus techniques, je garderai pour toujours le souvenir de Michel Serres comme de cet homme qui aura su rendre à la philosophie ses véritables lettres de noblesse : celles qui font d’elle une pratique vivante qui s’adresse à toutes celles et ceux qui ont souhaité un jour fuir le confort des « certitudes » et autres « vérités » arbitrairement et communément établies, pour le voyage en cette terre à toutes et tous promise, où la faculté de s’étonner, indissociable de celle de s’émerveiller, devient, une fois ses frontières franchies, la sève fertile qui nourrit les élans les plus nobles et les plus élevés du corps, de l’âme et de la pensée humaine.

Julien Miavril

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