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Un regard sur l’expérience du challenge « Théâtre-Résistance » lancé par Estalove Woklo sur Facebook


Les réseaux sociaux de l’Internet deviennent des espaces publics de résistance ou de mise en scène de soi à l’ère du confinement. Un regard sur l’expérience du challenge « Théâtre Résistance » lancé par Estalove Woklo sur Facebook.


«Aucune activité n’est aussi humaine que celle qui se contente de compléter, de relier, de stimuler.»

Friedrich Schlegel


L’expansion de la pandémie de COVID-19 à travers le monde a contraint différentes autorités publiques d’adopter le confinement comme technique pour diminuer la propagation du virus. Ainsi, des milliards de gens sont obligés de rester confiner à la maison, ce qui contribue à une utilisation sans précédente des réseaux sociaux de l’internet. Ces espaces publics deviennent les principaux lieux de rencontre, d’échange, de loisirs et de discussions. Les activités en ligne et des initiatives innovantes se sont multipliées. C’est dans ce contexte que le comédien haïtien Estalove Woklo a lancé un challenge social de théâtre (#challenge-théâtre-résistance), une façon, selon lui, de faire face aux problèmes d’activités culturelles en cette période difficile et de résister à la distanciation physique qu’imposent les risques sanitaires. Je me propose de regarder en quoi la mise en scène sur Facebook, à travers des vidéos de lecture, participe à une forme de résistance et à la construction d’un profil public, en prenant le challenge social « théâtre-résistance » comme cas d’espèce.

Pendant ce confinement provoqué par la pandémie de COVID-19, on assiste au lancement de nombreux challenges sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, comme stratégie de divertissement et d’intercommunication, dans la perspective de trouver d’autres voies pour s’évader de l’espace domiciliaire et se rapprocher de l’autre. C’est dans ce contexte que le comédien et metteur en scène Estalove Woklo a lancé sur sa page Facebook, le 21 mars à 00:51, un challenge social, avec un extrait du texte “La cathédrale des Cochons” de Jean D’Amérique. Ce challenge social est un appel aux différentes personnes à monter la scène (virtuelle) comme preuve de résistance à cette contrainte sanitaire qui soulève la problématique du mode d’occupation et  de gestion des communautés politiques.

Les plateformes des réseaux sociaux répondent à une double attente (Carie et Panicio, 2012): d’une part prendre la parole, s’exprimer, et d’autre part, favoriser un sentiment d’appartenance et développer une sociabilité. Elles sont  définies par la dynamique interactive qu’elles favorisent et les capabilités de subjectivation qu’elles offrent. Ce qui participe à la structuration du processus de mise en scène de soi comme principale technique relationnelle en ligne. En effet, l’initiative d’Estalove, invitant des acteurs à donner « voix à l’écriture » comme acte de résistance à cette situation étrange, est liée à cette possibilité de mise en scène qu’offre le fonctionnement de Facebook.

Facebook comme espace public de théâtralisation et de résistance

Le rapport entre le théâtre et le numérique, de manière plus générale, la littérature à l’ère du numérique, est à la base de nombreuses discussions. Mais, en m’appuyant sur l’idée d’Arnaud Maïsetti pensant que « le théâtre n’est pas ce que l’on croit, par exemple des pièces… »[1] – car il était tout à la fois l’espace et l’opération d’un dépassement éditorial, poétique, et politique-, je ne me préoccupe pas des contenus du challenge, mais plutôt les réactions et les rapports qu’il produit. En outre, le Facebook, selon Angélique Gazlan et Céline Masson [2], « s’apparente à un théâtre, en ce sens qu’il présente une scène, un lieu où l’on regarde, un lieu où l’on donne des spectacles ». En effet, les membres des différents réseaux, formeraient une troupe théâtrale. Ces considérations présentent déjà les facebookiens comme des acteurs en scène. Le challenge, tourné autour d’un sujet, oriente la mise en scène théâtrale. Les acteurs, non seulement donnent sens au théâtre au profit des spectateurs, mais aussi participent à la construction de leur profil public. La scène constitue donc un espace de mise en visibilité ou de monstration de soi. À un moment où la distance, l’absence sont de plus en plus présentes dans le quotidien des gens, participer au challenge est donc une occasion, de dire à l’autre j’entends ton appel et je vais appeler d’autres personnes à nous rejoindre. Le Facebook devient un espace favorable au rassemblement de plus de gens possibles à un moment où les grandes manifestations physiques sont interdites. L’acte de lecture est symboliquement un appel au rassemblement, une occasion de s’exprimer publiquement en faveur de l’art, de participer à un cri collectif, un refus de l’isolement. Cette volonté de rester proche l’un de l’autre, c’est tout le symbolisme de la résistance.

Le challenge théâtral et la mise en scène de soi

Cette délocalisation des lieux de spectacle, ou du moins l’utilisation des réseaux sociaux comme espace de monstration de soi en ligne facilite l’accès à des participants. Ce qui correspond à l’une des caractéristiques essentielles du challenge social comme stratégie d’animation et de mobilisation. Il permet la multiplication des réseaux, et contribue donc au relâchement des contraintes de sélection. Lors d’une observation en ligne non participante (Caroline Vrignaud; 2015) effectuée sur la page Facebook du comédien le 30 mars, entre 8h 02 et 11h 24 du matin (Heure d’Haïti), J’ai trouvé 55 vidéos de participants différents. La fréquence de publication des capsules de vidéo montre comment les spectacles en ligne sont déroulés progressivement, et tiennent les gens en constante interaction. Ces 55 vidéos, publiées entre le 21 mars à 10h 22 AM et le 30 mars à 10h 00 AM, ont généré 622 partages et 1048 commentaires. Les prestations sont multiples : lecture, texte, peinture, danse, proviennent de divers lieux. Enfant, adolescent, jeune, adulte, pas de catégorie d’âges spécifique. Les acteurs masculins représentent 47% des participants, contre 53% d’acteurs féminins, ce qui montre l’intérêt manifeste des femmes pour cette pratique de lecture en ligne. Cette diversité caractérisant les prestations prenant forme autour de l’idée de départ, traduit la représentation partagée du symbolisme que charrie l’action principale.

L’un des avantages qu’offre la mise en scène de soi en ligne, c’est qu’elle donne la possibilité d’interagir immédiatement avec le public et de ressentir son feedback. Dans l’ensemble, il y a 1048 commentaires pour les 55 vidéos. Ainsi, en plus de la publication des capsules de vidéos, les gens discutent sur les prestations et l’activité en général, partagent des félicitations et des critiques. En moyenne, chaque séance de vidéo a 321 vues, que nous pouvons appeler spectateurs. On peut se demander combien de salles de spectacles en Haïti pouvant accueillir 321 spectateurs ? Le réseau social Facebook offre donc l’opportunité d’avoir un public plus grand et plus diversifié. S’il est vrai que la manifestation pour une séance de lecture exige fondamentalement un certain habitus constitué par des dispositifs sociaux, il faut admettre aussi que les contraintes de se mettre en  scène sur Facebook sont moindres et que le spectacle en ligne facilite l’accès à un plus large public.

En effet, le challenge social lancé par Estalove Woklo offre à certains participants l’opportunité de se mettre en scène, – sans avoir besoin d’être un habitué de la scène – face à un grand public, peut-être qu’ils n’auraient pas la chance d’avoir dans un espace physique. Ce spectacle a un double avantage : d’une part se mettre à côté des acteurs professionnels et qui ont déjà un public assez large dans le monde culturel, ce qui est une méthode indirecte de présentation de soi sur Facebook si l’on se réfère à la catégorisation de Zarghooni S. (2007) ; d’autre part, recevoir immédiatement le feedback des spectateurs sur sa mise en scène, qui est très important dans le processus de légitimation de soi.

L’expérience du challenge social théâtre résistance prouve qu’on n’est pas loin du constat effectué par Gilles Bonnet [3] dans son travail sur les lectubeurs. Le Facebook donne la possibilité aussi de cimenter une communauté d’écrivains, de comédiens, de lecteurs appelée à se serrer les coudes pour affronter le présent, tout en restant un espace d’évasion, de déconfinement. Le challenge social « Théâtre-résistance » permet à des réseaux d’amis d’assurer l’intercommunication, de réagir entre eux comme refus d’acceptation de l’éloignement imposé par les risques sanitaires. Cependant, il participe aussi à la mise en scène de nombreux individus,  en vue de contribuer à la construction de leur profil public, même si cette réalité concerne d’avantage les non-professionnels de la scène. Cette dernière posture peut être manifestée par, le type de texte lu, l’auteur choisi, le décor, le contenu de  l’introduction avant le démarrage de la lecture. Cet aspect que je ne priorise pas dans ce travail, mériterait une analyse plus profonde  pour mieux comprendre le processus de monstration de soi en ligne que cachent ces challenges sociaux.

Jean Verdin Jeudi (Toli) 
jverdinj1@gmail.com


Notes de référence

[1]  Voir Arnaud Maïsetti, « Ce que le numérique fait au théâtre », communication présentée le 13 octobre 2017, dans une journée d’étude réalisée par le laboratoire RIRRA21 dans le cadre du Mèq festival.

[2] Pour une plus large compréhension de l’observation en ligne, voir Caroline VRIGNAUD, Se mettre en scène sur les réseaux sociaux : le rôle de la photographie sur Facebook, mémoire de maitrise présenté à l’Université du Québec à Montréal en février 2015.

[3] Gilles Bonnet. « La lecture à voix autre: les lectubeurs. Art, littérature et réseaux sociaux », article consulté en ligne sur : https://hal-univ-lyon3.archives-ouvertes.fr/hal-01814174 le 5 avril 2020.

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