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Suppliciés de la nuit – par Abdoul Kenley Feczil


Ma mère est une battante. Une guerrière qui collette la vie quand elle lui fait des misères, une femme ayant la combativité pour parcours et la détermination pour parchemin. Je l’ai su un peu trop tard, en ressassant les évènements sans nombre que j’ai vécu avec elle. Ce soir encore, je les feuillette avec mes doigts, mon imaginaire pour appui et des souvenirs pour témoins. Je les sens frais, précieusement conservés dans un petit classeur de mon cerveau. Malgré l’usure du temps, ils resteront tels des vestiges de splendeur, des souvenirs de gloire que je porterai dans ma mémoire comme un bon verset de la Bible. Ces souvenirs, ils sont sombres et roses. Un bout de cette histoire veut s’écrire ce matin à deux heures comme à l’instant où ma sœur et moi l’avions vécue. Et comment !

Un soir, dans une nuit d’encre à faire aboyer les chiens, la maison était presque vide. Ma mère y restait seule en l’absence de ma sœur et moi. Inconsciente, au ras du sol, elle était prise d’une convulsion effrayante. Tombée du lit, nous la retrouvions sur le sol. Prise de panique, nous avions décidé, ma sœur et moi, de vider les lieux. Nous nous retrouvâmes en pleine rue d’un Port-au-Prince vidé de ses citadins. Il était entre une heure ou deux heures. Nous criions pour alerter le voisinage. Nous sûmes qu’elle avait été frappée par cette étrange maladie que le commun des mortels appelle “mal caduc” comme pour lui prêter une connotation mystique. Nous avions 5 à 6 ans. Encore l’âge ingrat. Je pleurais. Ma sœur aussi. Nous avions pleuré, sans retenue, comme pour demander aux gens de venir à notre rescousse, mais nos cris semblaient faire écho d’un chat qui miaule en milieu de nuit. Personne nous est venus en aide. Pendant ce temps-là, maman baignait dans son sang et dans la mousse blanchâtre qui giclait de sa bouche. En syncope. Tomber d’un lit pour cause d’épilepsie, c’est comme tomber d’un toit de plusieurs étages. Mais nous ne pouvions rien y faire, la moindre conscience que nous avions eu, c’était de fuir notre mère comme la peste. Les minutes  s’égrènent, mais nous avions continué encore à pleurer, par espoir de rescousse. Que nenni !

Trois heures passées, mais aucun homme n’est passé, problème encore ! Nous pleurions, assis dans un carrefour en forme d’agneau. Cette fois-ci, partagés entre l’envie de rentrer à la maison et/ou rester dehors. Celui de rester par crainte de nous heurter contre le visage de notre jolie maman prenait le dessus. Au courant de trois heures et demie, nous avions enfin vu un visage. Ce fut une femme. Nous pleurions encore plus fort, pour avoir nette impression qu’elle nous a vu et écouté. En effet, ce fut bien le cas, à bien y regarder, ses yeux figés sur nous ce soir-là, mais le corps faisait mine immobile. En réalité, elle n’était  pas immobile, elle prenait juste son élan pour courir comme un aveugle ayant perdu son baton. La dame courait dans toutes les directions pour nous échapper  en pensant que nous étions des petits loups-garous. Nous prenions encore plus peur, ma sœur et moi, enfants, à peine 5 ans. Le visage s’effaça, malheur !  Encore nos cris qui semblaient donner matière à réfléchir au voisinage. Si personne n’ouvre pour savoir de quoi il en retournait, c’est que tout le monde avait peur. Les gens avaient peur, comme nous avions eu peur. Le motif diffère tout simplement. Chaque pays est donc fait de superstitions dont notre culture est féconde.

Les heures filées, quatre heures, un autre visage repéré. Un homme costaud, doté d’un corps herculéen, mais partagé par un courage chétif comme un sac d’os. Le gars nous a vu, il n’a même pas pris le temps de poser ses yeux sur nous, nos pleurs et notre posture fondues dans le pays de kat kafou étaient déjà  suffisants pour l’induire à courir à toute bouline. Le type filait tellement vite qu’un météore qu’il ne lui fallait même pas un tiers de seconde pour s’effacer de nous. Ah, le gars ! Une machine sous ses pieds, comme on dit dans notre vernaculaire. Nous, pris pour des loups-garous, personne n’est venu nous prêter main et oreille fortes. Quatre heures passées, maintenant cinq. Nous pleurons encore. Les gens avaient peur de sortir, malgré qu’il commençait à faire jour. Et à 6 heures, une voix se fit entendre : « c’est le fils et la fille de la voisine ». Et à cette heure, nous, les suppliciés de la nuit, victimes de l’indifférence d’un soir,  accusés pour solitude déserte, nous voilà enfin entourés à répondre les questions de la foule : «  où est ta mère? ». Encore, la voix criarde. Les membres qui tremblotent comme un vieux qui sucre la fraise, nous répondions : « elle est morte ».

Voilà l’histoire qui m’a marqué. Il m’a fallu une nuit pour l’écrire. Une nuit pour marquer cette victoire à l’encre d’une plume faite de pleurs. J’aurais pu être mort. Nous aurions pu laisser notre peau, ma sœur et moi, en sachant les impondérables des rues qui pourraient survenir à ces heures-là. Et maman n’était pas morte. Elle est encore vivante. Et, en septembre, Dieu aidant, elle soufflera 60 bougies. 60 années de détermination. Tout un parcours de combattant. 60 années de victoire sur mille et une morts.

Ma mère est une guerrière qui collette la vie quand elle lui fait des misères, une femme avec combativité pour parcours et détermination pour parchemin. Je vous conseille d’en prendre de la graine.

Abdoul Kenley Feczil 

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