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Stefan Zweig | Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – extraits


Bref, il est ici sans intérêt de remâcher dans tous ses détails le cours orageux de cette dispute entre la soupe et le pudding ; seuls des professionnels de la table d’hôte sont spirituels, et les arguments auxquels on recourt dans la chaleur d’une discussion que le hasard soulève entre convives sont le plus souvent sans originalité, parce que, pour ainsi dire, ramassés hâtivement avec la main gauche. Il serait également difficile d’expliquer pourquoi notre discussion prit si vite des formes blessantes ; je crois que l’irritation vint de ce que, malgré eux, les deux maris prétendirent que leurs propres femmes échappaient à la possibilité de tels risques et de telles chutes. 

Malheureusement, ils ne trouvèrent rien de meilleur à m’objecter que seul pouvait parler ainsi quelqu’un qui juge l’âme féminine d’après les conquêtes fortuites et trop faciles d’un célibataire. Cela commença à m’irriter, et lorsque ensuite la dame allemande assaisonna cette leçon d’une moutarde sentencieuse, en disant qu’il y avait d’une part, des femmes dignes de ce nom, et d’autre part, des « natures de gourgandine », et que, selon elle, Mme Henriette devait être de celles-ci, je perdis tout à fait patience ; à mon tour je devins agressif. Je déclarai que cette négation du fait incontestable qu’une femme, à maintes heures de sa vie, peut être livrée à des puissances mystérieuses plus fortes que sa volonté et que son intelligence, dissimulait seulement la peur de notre propre instinct, la peur du démonisme de notre nature et que beaucoup de personnes semblaient prendre plaisir à se croire plus fortes, plus morales et plus pures que les gens « faciles à séduire ».

Pour ma part, je trouvais plus honnête qu’une femme suivît librement et passionnément son instinct, au lieu, comme c’est généralement le cas, de tromper son mari en fermant les yeux quand elle est dans ses bras. 

Ainsi m’exprimai-je à peu près ; et dans la conversation devenue crépitante, plus les autres attaquaient la pauvre Mme Henriette, plus je la défendais avec chaleur (à vrai dire, bien au-delà de ma conviction intime !). Cette ardeur parut une provocation aux deux couples d’époux ; et, quatuor peu harmonieux, ils me tombèrent dessus en bloc avec tant d’acharnement que le vieux Danois, qui était assis, l’air jovial et le chronomètre à la main comme l’arbitre dans un match de football, était obligé de temps en temps de frapper sur la table du revers osseux de ses doigts, en guise d’avertissement, disant : « Gentlemen, please ».

Mais cela ne faisait d’effet que pour un moment. Par trois fois déjà, l’un des deux messieurs s’était dressé violemment, le visage cramoisi, et sa femme avait eu beaucoup de peine à l’apaiser – bref, une douzaine de minutes encore, et notre discussion aurait fini par des coups, si soudain Mrs C… n’avait pas par des paroles lénitives calmé, comme avec de l’huile balsamique, les vagues écumantes de la conversation.

Mrs C…, la vieille dame anglaise aux cheveux blancs et pleine de distinction, était sans conteste la présidente d’honneur de notre table. Bien droite sur son siège, manifestant à l’égard de chacun une amabilité toujours égale, parlant peu et cependant extrêmement intéressante et agréable à entendre, son physique seul était déjà un bienfait pour les yeux : un recueillement et un calme admirables rayonnaient de son être empreint d’une réserve aristocratique. Dans une certaine mesure, elle se tenait à distance de tous, bien qu’avec un tact très fin elle sût avoir pour chacun des égards particuliers : le plus souvent elle s’asseyait au jardin, avec des livres ; parfois elle jouait au piano et ce n’était que rarement qu’on la voyait en société ou engagée dans une conversation animée. On la remarquait à peine et pourtant, elle avait sur nous une puissance singulière. Car sitôt qu’elle fut intervenue, pour la première fois, dans notre discussion, nous éprouvâmes tous le pénible sentiment d’avoir parlé trop fort et sans nous contrôler.

Mrs C… avait profité de l’interruption désagréable qu’avait causée le monsieur allemand en se levant brusquement de sa place, avant de se rasseoir, calmé. À l’improviste, elle leva ses yeux gris et clairs, me regarda un instant avec indécision, pour réfléchir ensuite à la question avec la quasi-précision d’un expert.

– Vous croyez donc, si je vous ai bien compris, que Mme Henriette…, qu’une femme peut sans l’avoir voulu, être précipitée dans une aventure soudaine ? Qu’il y a des actes qu’une telle femme aurait elle-même tenus pour impossibles une heure auparavant et dont elle ne saurait être rendue responsable ?

– Je le crois, absolument, Madame.

– Ainsi donc tout jugement moral serait complètement sans valeur, et toute violation des lois de l’éthique, justifiée. Si vous admettez réellement que le crime passionnel, comme disent les Français, n’est pas un crime, pourquoi conserver des tribunaux ? Il ne faut pas beaucoup de bonne volonté (et vous avez une bonne volonté étonnante, ajouta-t-elle en souriant légèrement) pour découvrir dans chaque crime une passion et, grâce à cette passion, une excuse.

Le ton clair et en même temps presque enjoué de ses paroles me fit un bien extraordinaire ; imitant malgré moi sa manière objective, je répondis mi-plaisant, mi-sérieux :

– À coup sûr, les tribunaux sont plus sévères que moi en ces matières ; ils ont pour mission de protéger implacablement les mœurs et les conventions générales : cela les oblige à condamner au lieu d’excuser. Mais moi, simple particulier, je ne vois pas pourquoi de mon propre mouvement j’assumerais le rôle du ministère public. Je préfère être défenseur de profession. J’ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger.

Mrs C… me regarda un certain temps, bien en face, avec ses yeux clairs et gris, et elle hésita. Je craignais déjà qu’elle ne m’eût pas très bien compris et je me disposais à lui répéter en anglais ce que j’avais dit. Mais avec une gravité remarquable et comme dans un examen, elle continua ses questions :

– Ne trouvez-vous donc pas méprisable ou odieuse une femme qui abandonne son mari et ses enfants pour suivre un individu quelconque dont elle ne peut pas encore savoir s’il est digne de son amour ? Pouvez-vous réellement excuser une conduite si risquée et si inconsidérée, chez une femme qui, après tout, n’est pas des plus jeunes et qui devrait avoir appris à se respecter, ne fût-ce que par égard pour ses enfants ?

– Je vous répète, Madame, fis-je en persistant, que je me refuse à prononcer un jugement ou une condamnation sur un cas pareil. Mais devant vous je puis tranquillement reconnaître que tout à l’heure j’ai un peu exagéré. Cette pauvre Mme Henriette n’est certainement pas une héroïne : elle n’a même pas une nature d’aventurière et elle n’est rien moins qu’une grande amoureuse. Autant que je la connaisse, elle ne me paraît qu’une femme faible et ordinaire, pour qui j’ai un peu de respect parce qu’elle a courageusement suivi sa volonté, mais pour qui j’ai encore plus de compassion parce qu’à coup sûr, demain, si ce n’est pas déjà aujourd’hui, elle sera profondément malheureuse. Peut-être a-t-elle agi sottement ; de toute façon elle s’est trop hâtée, mais sa conduite n’a rien de vil ni de bas et, après comme avant, je dénie à chacun le droit de mépriser cette pauvre, cette malheureuse femme.

– Et vous-même, avez-vous encore autant de respect, autant de considération pour elle ? Ne faites-vous pas de différence entre la femme honnête en compagnie de qui vous étiez avant-hier et cette autre qui a décampé hier, avec un homme totalement étranger ?

– Aucune. Pas la moindre, non, pas la plus légère.

– Is that so ?

Malgré elle, elle s’exprima en anglais, tant l’entretien paraissait l’intéresser singulièrement ! Et après un court moment de réflexion, son regard clair se leva encore une fois, interrogateur, sur moi :

– Et si demain vous rencontriez Mme Henriette, par exemple à Nice, au bras de ce jeune homme, la salueriez-vous encore ?

– Certainement.

– Et lui-parleriez-vous ?

– Certainement.

– Si vous… si vous étiez marié, présenteriez-vous à votre épouse une femme pareille, tout comme si rien ne s’était passé ?

– Certainement.

– Would you really ? dit-elle de nouveau en anglais, avec un étonnement incrédule et stupéfait.

– Surely I would, répondis-je également en anglais, sans m’en rendre compte.

Mrs C… se tut. Elle paraissait toujours plongée dans une intense réflexion, et soudain elle dit, tout en me dévisageant, comme étonnée de son propre courage :

– I don’t know, if I would. Perhaps I might do it also. Et pleine de cette assurance indescriptible avec laquelle seuls des Anglais savent mettre fin à une conversation, d’une manière radicale et cependant sans grossière brusquerie, elle se leva et me tendit amicalement la main. 

Stefan Zweig

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

À propos du récit  :

Vingt-quatre Heures de la vie d’une femme (Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau) est le titre d’une nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, publiée pour la première fois en 1927 dans le recueil La Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle) avec cette nouvelle éponyme et Destruction d’un cœur (Untergang eines Herzens). L’idée du récit d’une femme en une journée a été inspirée à l’auteur par le roman épistolaire de la princesse de Salm, Vingt-quatre Heures d’une femme sensible, publié en 1824, selon Wikipédia.

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