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Raynaldo Pierre-Louis : Poétique de la liberté, itinéraire d’une volonté


I

« Les jugements sur la poésie » n’ont d’intérêt que s’ils favorisent une meilleure compréhension d’un processus de création singulier, ou plus largement encore, nous édifient sur le genre poétique tout entier. « la philosophie de la poésie » pour être tenue pour rigoureuse, avant toute évaluation, tout éclairage esthétique, se doit en son mouvement initial, de saisir de façon intime, l’essence même d’une poésie, ou de la Poésie… Et donc, en appelle à une double expertise, celle précisément du Verbe et de la Pensée, du Verbe-pensé.

C’est chose commune que de s’imaginer que l’auteur d’une œuvre artistique, soit la personne la mieux indiquée pour en faire l’exposé, traduire toute la richesse, dégager la symbolique, le sens intime… Et pourtant, à y regarder de près, l’inspiration est une chose, sa représentation une autre, son interprétation une toute autre encore. Voilà, me semble-t-il, quelles sont les trois principales étapes de la vie d’une œuvre d’art. Lesquelles se veulent complémentaires, et non antagonistes ainsi que se l’imaginait faussement le Comte de Lautréamont [1].

II

Bien des artistes, et non des moindres, ont eu la franchise et l’honnêteté de souligner combien l’œuvre d’art possède et conserve un côté obscur, une dimension énigmatique, mystérieuse. Lisons ces deux confessions :

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. C’est son immatriculation, sa caractéristique.» Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, 1868.

« C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. — Pardon du jeu de mots. — Je est un autre. » Arthur Rimbaud, À Georges Izambard, 13 mai 1871

Les jugements sur l’art sont donc une tentative, certes audacieuse, de rendre ce « Je » plus ou moins transparent. Ce « Je » qui — contrairement à celui à l’œuvre en philosophie —, avance masqué, opère de manière souterraine, ventriloque l’artiste, tel un daïmon [2].

L’artiste est-il moins privilégié que ceux ayant fait le pari risqué de la lucidité permanente ? Dans quelle mesure le parcours de Raynaldo Pierre-Louis est-il décisif dans l’élucidation du mystère de l’art ?

III

Rentrer en contact avec la poésie de Raynaldo Pierre-Louis, c’est renouer avec toute la richesse infinie du chaos primordial ayant engendré les univers. En ces aurores triomphantes s’affirment les contraires. L’artiste nous apparaît pour la toute première fois dans un clair-obscur, où la complexité a toute sa place, l’ombre et la lumière se donnent en spectacle, et des paroles impersonnelles prennent alors corps, grâce aux scarifications d’encre noire sur la peau tendre de la feuille blanche :

Je suis caché derrière les murs de mon poème
Quiconque me cherche ne me trouvera point

J’érige ma citadelle de phrases
Sur la plus haute tour du langage

Je remets à l’aube la clef de la nuit
Et je suis caché derrière les murs de mon poème

Raynaldo Pierre-Louis, Sur les ailes de Pégase, deuxième édition, page 74, Éditions du Pont de l’Europe, France, décembre 2015.

« Mon poème, est le poème d’un homme qui joue avec son ombre, dans le mitan d’un ciel étoilé. Etoiles blanches rieuses pleureuses peureuses ankylosées dans un ciel de plaies. »

Raynaldo Pierre-Louis, Fulgurances antithétiques, Astéroïdes Fulgurants, Éditions du Pont de l’Europe, 2018.

Puis, la conscience du poète se densifie, se met pleinement en marche… accélère son mouvement :

L’esprit pédale…
l’esprit pédale…
l’esprit dépose ses pieds de faim
sur les pédales de l’ivresse
l’esprit pédale…
l’esprit s’en saoule
sur la route du goudron de lait
l’esprit pédale…
fervent cycliste
l’esprit pédale…
l’esprit s’enivre…
sur la route de l’ivresse infinie…
l’esprit pédale…
l’esprit s’enivre…
l’esprit a une odeur de poésie

Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, L’esprit pédale, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

Ici, le Verbe est le maître d’œuvre dans la création : Un mot est beaucoup plus vaste qu’un continent [3]. La Parole jouit de la toute puissance et se déroule en spirale :

Que la parole libre
s’en aille jusqu’aux confins des frontières sidérales
sur les ailes invisibles du néant
que cette parole soit tout soit rien
qu’elle soit chaos-tourbillon-vertige
citadelle-labyrinthe
qu’elle se libère de dictionnaire aliénant
et parler gorge autonome

Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

Le poète, c’est-à-dire l’artiste par excellence, joue pleinement son rôle dans l’océan cosmique, il s’élève au-dessus de l’humaine condition, se fait tour à tour, prophète, intercesseur, émissaire : « Je suis monté, sur le ventre de l’humanité, pour quereller avec l’existence. » [4] Au terme de cette Alchimie du Verbe et de l’Esprit, son rôle aux contours obscurs, s’apparente étrangement à celui d’un démiurge :

Pour avoir porté l’insomnie des dieux fatigués
Et comme preuve de surmenage et d’exorcisme
Je réclame ce dire cabalistique !

Raynaldo Pierre-Louis, Kaléidoscope de couleurs fauves, Edilivre, France, novembre 2013.

Au grand bonheur de toute la création, y compris les plus déshérités:

Ô les forçats
Ô galériens
C’est une cascade de mémoire
Plongez
Plongez
Et buvez l’eau vive de mon poème

Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, page 77, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

J’ai misé tout l’or de ma mémoire
Dans le creuset ardent.

Raynaldo Pierre-Louis, Kaléidoscope de couleurs fauves, DERRIÈRE LE VOILE DE MES NUITS BLANCHES, Page 27, Edilivre, France, novembre 2013.

Spectacle éblouissant que celui que nous offre ce poète né dans l’île de l’Espérance qu’est Haïti :

J’habille mes mots
Pour la première communion
Dans la cathédrale immense de la grammaire
Et la cloche tinte
Pour le défilé des voyelles envoûtantes
Ô applaudissements de papiers émerveillés

Raynaldo Pierre-Louis, Sur les ailes de Pégase, Page 66, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

IV

S’il est vrai que l’art poétique tel qu’il a été conçu et élaboré par Raynaldo Pierre-Louis surpasse de loin tout ce qui nous a été donné de lire, durant une quinzaine d’années, encore faut-il souligner davantage ses grands traits… ce en quoi il innove, révolutionne de fond en comble l’art poétique (et littéraire).

Raynaldo nous propose une esthétique plurielle et vertigineuse, qui met en scène, entre autres, la polyphonie des genres littéraires (Cf. ses chefs-d’œuvre écrits [5] en 4 ans). Sa poésie est perpétuellement en quête de liberté et de nouveauté, elle s’affirme d’emblée comme expression d’originalité et d’authenticité, laquelle l’amène à être proprement transcendantale, spirituelle et humaniste. Contrairement à l’essentiel de l’œuvre des poètes caribéens [6] et africains [7] chez qui on observe une limitation du génie créatif du fait de leur écriture (le plus souvent) engagée, Raynaldo se refuse d’asservir son art, il le veut farouchement libre, libre de déployer ses ailes à l’infini :

Poète !
Je ne t’écris pas…
Et je ne t’écrirai jamais
Pour te parler de mélanine
Mon poème est un paraphe…
Et moi j’écris
Avec l’arbre
De l’écriture
Transplanté dans le cosmos
Ô transplantation
Transmigration de l’âme…
En exode…

Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, Poème aux quatre vents, page 133, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

Son style aérien porte la marque de la diversité, ce seul vers le prouve excellemment :

Le (s) fauve(s) papillon (s) de mai rit/rient

Raynaldo Pierre-Louis, Kaléidoscope de couleurs fauves, Les vestiges de mon île, deuxième édition, en cours de réédition.

V

Son érotique est sublimation (Cf. La Sveltesse de ma danse) et témoigne de sa force de caractère. Cette forte volonté qui lui aura permis de transcender graduellement la dimension tragique [8] de son existence :

« Ainsi, je n’ai jamais pu dissocier la vie de la poésie, ni la poésie de la vie. » Raynaldo Pierre-Louis, extrait de sa préface de « L’encre de ton corps » de Perdrose Payano Vendredi.

Le poète ou l’artiste, celui qui vit « en rêveur conscient » [9] nous apparaît au bout du compte en pleine extase existentielle :

En virevolte
mes bras embrassent
les quatre vents
j’ai la danse
des danseurs légers
j’ai les gestes
des voyageurs habiles

Raynaldo Pierre-Louis, La Sveltesse de ma danse, Éditions La perle noire, France, 2014.

Au demeurant, de tous les poètes qui se sont donné pour tâche la quête de « la Parole fondamentale »[10], du langage originel, Raynaldo Pierre-Louis se place sans contexte au tout premier plan. Il a su reprendre ce flambeau des mains de Rimbaud, Lautréamont et des Parnassiens, qui eux-mêmes, l’ont reçu par le biais d’une longue chaîne de poètes et d’écrivains, dont la mémoire s’est perdue à travers les âges. Raynaldo Pierre-Louis a su faire siens ces mots : « Celui qui brillera dans la science de l’écriture brillera comme le soleil. » Un scribe (EP, p. 87).

Albert Aoussine
Philosophe, poète, écrivain et poéticien


Notes

[1] Dans Poésie I, Isidore Ducasse plus connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont fait cette affirmation à tout le moins fantaisiste « Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont la philosophie de la poésie. »

[2] « Daïmôn » est un mot grec dont nous avons fait « démon », mot qui connote un seul aspect du « monde daïmonique » : un aspect d’ombre et de tentation. Cette réduction représente un appauvrissement considérable des expériences humaines que recouvre le terme grec.

Toute culture a sa daïmonologie, c’est-à-dire une théorie et une expérience de puissances supra ou infrapsychiques (esprits, anges, archontes, archanges, génies, démons, démiurges, fravartis, djinns, chérubins, éons, fées…) dont l’apparition peut signifier pour l’être humain une rencontre avec son propre destin : salut, tentation, chute, oracle, conseil, guide, initiation, perte, présage…

https://www.universalis.fr/encyclopedie/daimon/ (Consulté le 08/10/2017)

[3] Raynaldo Pierre-Louis, Sur les ailes de Pégase, deuxième édition, Éditions du Pont de l’Europe, France, décembre 2015

[4] Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, L’insuffisance du langage, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

[5] « J’ai écrit Un Regard vers l’Orient entre 2011 et 2012. Mais, y sont intégrés certains poèmes écrits de 2012 à 2014. Après Un Regard vers l’Orient, j’ai rédigé en 2012, Kaléidoscope de Couleurs Fauves. Après ce recueil, et toujours en 2012, j’ai écrit Sur les Ailes de Pégase un mois avant de me rendre à Saint-Domingue, soit en juin ou juillet. La Sveltesse de ma Danse a été conçue en 2013. » Extrait d’une de mes conversations avec Raynaldo Pierre-Louis.

[6] Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Guy Tirolien, René Depestre, Frankétienne, etc.

[7] Léopold Sédar Senghor, Tchicaya U Tam’si, François Sengat Kuo, Sony Labou Tansi, Paul Dakéyo, Amadou Elimane Kane, Theombogü, etc.

[8] « Raynaldo Pierre-Louis est né le 7 décembre 1990 à Jacmel, Haïti. Les disparitions prématurées et tragiques de sa mère en 1994 et de son père en 2003 ont creusé en lui un vide abyssal plus empoignant encore que le néant. Raynaldo a trouvé sa raison de vivre par l’écriture qui, comme pour tout auteur ou artiste marqué par le sort, permet l’accès à une dimension nouvelle… »

[9] Raynaldo Pierre-Louis, Un Regard vers l’Orient, Overdose I, page 134, Editions du Pont de l’Europe, France, 2015.

[10] Aimé Césaire définit la poésie comme étant « la Parole fondamentale »

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