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Poème à l’ombre de la mondialisation ou une poétique de l’économie politique


En février 2020, au début de la crise de COVID-19, Douglas Zamor a publié chez les Éditions Floraison un livre poétique intitulé : Poème à l’ombre de la mondialisation. Si d’un côté, le titre m’a beaucoup attiré, de l’autre côté, l’image de couverture présentant des enfants en train de quémander, enveloppés par une toile portant l’image du globe terrestre, a allumé davantage ma curiosité. Bien sûr je ne pouvais pas m’attendre à un nouveau Alain Minc (1997) avec  La mondialisation heureuse, ni à un Samir Amin (1993) dans sa mondialisation et accumulation, non plus.

En prenant le discours littéraire comme partie intégrante d’un discours général, je  ne doutais pas que ce poème de Douglas pouvait être un parti pris dans l’ordre économique mondial. Mais, en faisant un voyage à travers les vers, je pense que ce poème ressemble davantage à une poétique de l’économie politique utilisant les littératures sur l’économie politique comme matériaux. Suivant une perspective marxiste, d’économie politique renvoie à « l’analyse des rapports sociaux et techniques de production, leurs conditions d’existence et leurs effets sur les autres rapports sociaux » (Bob Jessop & Benoit Giry, in Dictionnaire de l’économie politique, 2018 ; pp.289-306). Elle est donc liée aux dynamiques productives et le mode de répartition des richesses. Ainsi, la mondialisation, phénomène historiquement produit, est un élément considérable dans l’analyse de l’économie politique. D’où le sens du rapport de cette dernière avec la poésie de Douglas Zamor.

Douglas Zamor définit la mondialisation comme l’habitacle même du capitalisme (p. 39). Elle domine de la même façon qu’un « aigle ouvre ses grandes ailes dans l’atmosphère » (p.28). Ainsi la mondialisation est perçue comme le fruit du mode de production capitaliste. Cette définition rejoint la thèse qui considère la mondialisation comme l’intensification des échanges au niveau mondial avec l’affaiblissement des frontières au niveau des pays. Elle s’accorde assez bien avec le néolibéralisme supporté par des grandes puissances économiques. Ne peut-on pas, en ce sens, considérer la position de Rosanvallon dans cette analyse, quand il situe l’origine historique de la mondialisation dans la ligne de pensée exprimée par Adam Smith? Selon lui, l’idée de Smith, constitue la base de l’économie politique (cité par Michel Louicius & Su Zhan, in Études Internationales, 1998). Les points de vue sont énormes et divergents en ce qui concerne l’origine historique de la globalisation économique. Mais, Douglas Zamor, contrairement à Rosanvallon remonte ce phénomène depuis le XVe siècle avec le début de la colonisation européenne de l’Amérique, notamment avec ce qu’il appelle le « déboulonnement de l’Afrique ».  Ainsi, il nous dit :

« Depuis le déboulonnement de l’Afrique
mon peuple fait son nid
il connaît par cœur les ossements de la mer
De par son souffle amarré
Puis le regard écrasant du bourreau » (p. 8)

Ce grand voyage a causé beaucoup de débâcles dans le quotidien des peuples et sur la possibilité d’un vivre ensemble fondé sur le bonheur collectif. Problème de Droit de l’homme, problème environnemental. Le temps de la mondialisation est aussi « le temps de la malbouffe » (p.26).

« Je conjugue un lendemain malheureux
Partout convoiter des mots mondiaux
Demain sera l’abîme. » (18)

Ainsi, la mondialisation est le nœud gordien de la déjection. « La nature enfant gâté se défèque au beau milieu de la sordide civilisation/ l’humanité [est] sur le tapis bleu digo de la déchéance » (p.38). Cependant, l’auteur pense à un éventuel dépassement de cette réalité. Il prévoit qu’un jour, tout sera chambardé par l’émotion populaire :

« Disons ensemble avec des cœurs remplis
Quand viendra le jour
où la terre humera les fleurs de nos émotions
Où l’Etat cesse d’être un venin sur la pelouse de l’imagination… » (p.43)

Il viendra ce temps d’amour mondial populaire. Mais il invite tous les créateurs à s’unir contre cet oiseau (l’aigle): « Créateurs de tous les pays, unissez-vous? » (p.41). Cependant, cette tournure dérange la progression révolutionnaire du texte. L’appel à l’unité des créateurs contre cette manière d’être du monde n’est-il pas une tentative d’homogénéisation des positions politiques des créateurs, sachant qu’il y a beaucoup de créateurs qui luttent aussi pour la perpétuation de la mondialisation ? Il est difficile d’expliquer cette généralisation de l’auteur de « Balendjo : revolisyon men goch ». La mondialisation ne peut pas être pensée seulement dans les rapports économiques, elle participe dans le moindre détail de nos quotidiens. C’est en ce sens que Zaki Laïdi définit « la mondialisation comme l’entrée symbolique du monde dans l’intimité sociale et culturelle de chaque société, avec tous les effets en chaîne que cette proximité, souhaitée ou redoutée, réelle ou fantasmée, entraîne sur ce que Deleuze appelait notre manière de voir, d’entendre et d’éprouver le monde. Elle sollicite autant notre raison que nos émotions ». La mondialisation se perpétue aussi à travers les créations, car l’œuvre se situe dans un rapport social de classe. Il n’y a pas une conscience de créateurs, mais des positions de classe exprimées dans les créations. Il est inconcevable que tous les créateurs puissent s’unir contre l’ordre mondial.

Le poème à l’ombre de la mondialisation est avant tout une plaidoirie pour l’Afrique et le poids de l’histoire sur la situation actuelle des pays anciennement colonisés. Mais, ce poème résume, en des vers simples et clairs, un ensemble de littérature sur l’économie politique. Si certains auteurs se montrent souvent très critiques contre l’ordre économique mondial – c’est le cas par exemple de Félix Morisseau Leroy qui fustige les instructions de Bretton Woods, l’État, et Jean Verdin Jeudi avec son poème Zefele, qui attaque les dispositifs servant de base à cet ordre – le poème de Douglas est beaucoup plus radical. C’est une poétique de l’économie politique : définition, histoire, manifestation, et conséquence, il fait une critique de la mondialisation et pense déjà à une lutte pour la démondialisation.

Delyju B. Riama
Delyju21@gmail.com

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