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Platon, les poètes et la vérité : la parole poétique comme extase et le logos comme mesure


« Ô mon Bien ! Ô mon beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença… »

Sous le rire du philosophe, cela ne finira pas par lui.

Réinterroger, comme sous l’effet d’une inéluctable nécessité, le rapport de Platon aux poètes. Articuler ce rapport à celui, non moins constitutif et en réalité inséparable du premier, de Platon à la vérité. N’est-ce pas au fond ce que tout l’Occident n’aura jamais cessé de faire? Et ce, au terme d’un procès où juges, accusés et plaignants n’auront eu de cesse de permuter ? Que ce soit pour condamner l’arbitraire d’une décision qui vise à exclure les poètes de cette cité idéale dont le modèle se trouve théorisé dans la République ou, au contraire, pour en valider la légitimité et en prendre l’(in)juste mesure; il y a bel et bien, en lieu et place de ce questionnement paradigmatique, quelque chose comme un centre de gravitation qui oblige la poésie comme la philosophie, sa sœur rivale, à y revenir sans cesse tout en s’interpellant l’une l’autre (C’est Nietzsche[1] qui, le premier, comprend que cette exclusion est l’expression d’une rivalité mimétique qui masque l’ampleur véritable du geste platonicien : exclure le poétique reviendrait à s’en approprier la puissance propre tout en le diluant dans un discours qui prétend en être exempt). Et d’abord, pour ne pas réduire ce questionnement à un centre depuis lequel se trace un cercle clos ou à, ce qui revient presque au même, une scène primitive dont l’issue est aussi incertaine que l’origine perdue.

Il revient à Lacoue-Labarthe d’avoir montré avec force que le texte platonicien ouvre de façon pour ainsi dire inaugurale, un en déniant à cette dernière la possibilité d’accéder à la vérité comme telle : ses trois modes d’énonciation privilégiés ne participant en effet jamais, à des degrés divers certes, qu’à un régime mimétique par essence trompeur et mensonger. Entendons par là un mode discursif peut-être plus dangereux encore que la sophistique et dont il convient de dénoncer le pouvoir corrupteur sur les âmes en voie de formation (Homère n’exalte t-il pas l’héroïsme guerrier, le courage aristocratique, des passions violentes telles que la colère tout en faisant intervenir différents personnages dont il ne fait qu’imiter les paroles?). Si le poème relève de l’imitation et se fait polyphonique (dans la poésie épique donc, le poète peut mélanger narration et imitation de paroles émanant de différents personnages), le logos comme régime discursif appartenant en propre au philosophe se doit à l’inverse de préserver son intégrité : discours d’un sujet qui en maîtrise le cours sans se diffracter, il ne reçoit en effet de loi et tout son sens que de lui-même, pur de toute atteinte, immunisé contre tout Dehors, et contre tout rapport à une altérité radicale susceptible de déposséder le sujet de lui-même. À la différence du philosophe, le poète ne serait pas maître de son discours (il y a là l’un des termes majeurs du grief si l’on excepte les raisons morales qui sont invoquées par Socrate pour condamner la mimésis) : en proie à la fièvre de l’enthousiasme, médiateur passif à travers lequel s’expriment les dieux et, par là-même, entièrement dépossédé de lui-même; il serait à l’égal du sophiste et par excellence, ” l’homme de la non-présence et de la non-vérité ” pour reprendre la belle formule de Derrida. Platon décrit en somme l’expérience poétique comme une expérience extatique où le sujet s’arrache originairement à lui même (le “ex” traduit tout à la fois la violence d’un arrachement et ce mouvement de sortie hors de soi). Et c’est bien au nom d’une position de maîtrise technicienne où le sujet s’appartient en propre et se sait maître de l’énonciation que Platon légitime son geste. Mais en réalité, le désir de constituer un logos pur de toute atteinte ne traduit pas tant le désir de fonder la raison comme unique mesure de la connaissance, que cette hantise de la dépossession où la vérité surgit de façon médiate. Là où le logos stabilise le sujet, la parole poétique l’emporte et lui fait courir le risque d’une expérience vertigineuse où les muses et les dieux peuvent se faire entendre de façon imprévisible. Ce qui faire dire à Nancy, commentant l’Ion, que chez Platon “ce n’est pas en propre que le poète est poète, c’est dans la mesure, elle-même sans mesure, d’une dépossession et d’une dépropriation “. J’ajouterais que le poète n’est pas tant dépossédé de lui-même sous l’effet d’une vérité qui se manifeste en son corps propre que possédé par elle. Souvenons-nous de la conclusion du poème ” Adieu ” de Rimbaud : ” Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps” qui constitue comme une réponse à peine voilée à l’Ion et à la République.

Mais doit-on pour autant admettre, comme on le fait couramment, que la décision platonicienne ne vise qu’à fonder la suprématie du philosophique comme tel ? À bien relire la République, il semble qu’exclure les poètes équivaut en fait à rompre définitivement avec cet ordre désormais ancien auquel appartiennent Homère et ses successeurs qui prétendent encore célébrer une multiplicité de dieux à travers des mythes. Dieux dont la mémoire inquiétante est comme revivifiée perpétuellement par l’œuvre et dans les œuvres des poètes eux-mêmes (dans la cité idéale, le multiple se résorbe dans l’Un et tout s’ordonne selon sa loi ). Bien que coupables de mimétisme et suspectés de trahir cette vérité une à laquelle les dieux eux-mêmes devraient se soumettre, les poètes n’en demeurent pas moins les dépositaires d’un héritage secret et sacré que le philosophe devra expurger de ses scories mimétiques. Aussi convient-il de congédier le poète de la cité idéale puis de l’envoyer dans une autre cité ” après avoir versé de la myrrhe sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes “. Comme par un étrange acte d’élection presque ironique, le poète est bien cette “chose légère, ailée, sacrée” à qui il faut rendre les honneurs tout en lui refusant droit de cité. Ni plus ni moins qu’un spectre dont la présence inquiète, un spectre qui finirait fatalement par menacer l’intégrité du philosophe. Philosophe qui apparaît comme l’unique détenteur du privilège de gouverner comme de contempler librement l’être et les essences.

Julien Miavril


[1] Friedrich Nietzsche

L’Origine de la Tragédie dans la musique
ou Hellénisme et Pessimisme

Traduction par Jean Marnold et Jacques Morland.
Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 1
Mercure de France, 1906 [quatrième édition].

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