+50942978675

contactplimay@gmail.com

« Ostraka » ou l’exil intérieur


« Ostraka » de Cristian Ronsmans, est un conte philosophique, paru en 2016 aux Éditions du Pont de l’Europe. En voici une note de lecture.

Prends-bien garde, ô lecteur, de ne point trop t’égarer en ces contrées philosophiques, toutes emplies de fiel et de sagesse, qui forment la trame de l’ouvrage de Cristian Ronsmans. Tu pourrais avoir à y goûter ce nectar empoisonné et salvateur, que contient tout philtre d’amour au-delà même du secret de sa composition. Le titre choisi fait référence à ces éclats de calcaire, qui n’existent qu’unis et réunis, et sur lesquels est inscrit le brûlant langage des dieux, proches et lointains par essence. Comme une pharmacopée cosmogonique et magique dont le secret aujourd’hui nous échappe. La philosophie qu’y déploie le poète donne, d’un bout à l’autre, à entendre ce rire dionysiaque qui se fait aussi léger que son mal d’amour est profond. Car il semble que la langue de l’amant blessé qui forme la scène primitive, soit en faillite et comme meurtrie dans son vigoureux essor.

Cristian Ronsmans s’échine en effet à pourfendre une à une les différentes figures de l’amour – soudain ou immortel, irruptif ou courtois, désaisissant ou mortel voire ennuyeux, désespérant ou alors profondément salvateur – Le philosophe assène des coups de marteau en même temps qu’il instaure un nouvel ordre impérieux où mythologie, métaphysique et philosophie se fondent et se confondent :

« Le jour, en effet, où l’Homme acceptera de renouer avec son féminin dont il s’est séparé et quand la femme cessera toute rébellion contre son masculin, viendra enfin le temps de l’anthropos, de l’Humain réconcilié. Un Humain dans la plénitude de toute sa dimension retrouvée. (…) C’est l’Humain, dans sa finitude qui façonne le sort de l’Humanité, son destin dans l’infini de l’Univers où tout est déterminé, qui le dépasse mais où la permission lui est donnée ».

Nouvelle eschatologie où l’homme et la femme se fondent dans l’humain, où ils ressuscitent à eux-mêmes dans un geste réconciliateur de rééquilibrage des polarités, où le retour à l’Adam primordial signe l’arrivée d’un homme nouveau, et où la finitude humaine porte et contient l’infinitude en acte et en puissance. Mystification ou pas, démystification au pas, il ne reste qu’à « ouvrir les portes de l’Alphée », autrement dit de l’Eden originel. Arcadie mythique où les nymphes restent victimes de la colère des dieux et où l’aimée transparaît à travers son absence fatale.

Le poète ne tarde pas à nous conduire dans une méditation qui puise sa sève directement depuis les racines de l’arbre du monde, ou l’axis mundi – propriété gardée des géants primordiaux qui voyagent entre terre et ciel. Ainsi de ce vieil homme, en dialogue avec son « frère feuillu » à qui il consacre des offrandes, et qui se sacrifie, tel le dieu Odin s’étant pendu à l’arbre premier pour y recevoir le fruit de la connaissance initiatique et sacrée. Sagesse de l’éphémère qui a valeur d’absolu, elle est celle qui se décline au théâtre, sur le ton de la fable, partout où l’amour fait loi.

Vanité des vanités ! Le poète nous instruit ensuite de la moindre valeur de l’or matériel au regard de l’or de la connaissance. Il décline une puissante parabole sur le thème du Veau D’Or. On y renoue avec la sagesse de l’Ancien Testament, comme avec celle contenue dans les traités alchimiques sur les métaux précieux, et qui nous détournent du danger de convoitise guettant celui qui part en quête des trésors de l’abîme. « Moine au désert de la vie », tel est celui qui s’exile de lui-même pour mieux se retrouver lui-même dans le silence des mondes. Car l’Art exige à la fin patience et empire sans partage. « L’Art est long, mais le temps est court », comme l’affirmait Baudelaire. Et le poète !? « Rien qu’un passager du vent que le vent finira par emporter ». Tout est poussière et pâture de vent pour reprendre les mots de « l’Ecclésiaste ». Et le poète ne trouve véritablement son lieu que dans la « contemplation de l’univers, dans la matrice du silence sidéral », là où la psyché humaine fusionne avec le Tout.

À cela s’ajoutent de superbes tableaux impressionnistes, par moments surréalistes et troublants, à d’autres plus naturalistes, qui forment la matière d’un double spleen toulousain et bruxellois. Rassemblement de visions intimes et diffuses, le Réel s’y trouve tout à la fois dénudé et transfiguré dans un ultime acte sacrilège de célébration. Aussi, c’est sur la scène d’un « théâtre », où tous sont réduits à n’être que « palpitations sous les tréteaux du monde. Et rien d’autre », que se joue et se noue le drama. Ce théâtre est celui d’une cruauté dont l’éclat est rendu à sa vérité première. Aucune place pour le masque ou le mensonge – pas même le jeu ou la simulation – car la vérité qui s’y expose, déchire en même temps qu’elle délivre « l’éternel indécis » qui trône seul sur la scène.

Et bientôt, le verbe du poète même s’éploie en une théophanie du visage, lieu d’inscription de l’infini et de l’altérité de l’homme en l’homme. Après avoir opéré une distinction entre forme de méditation béate et contemplation sincère et authentique, le poète nous ouvre les portes du cosmos. Il devient ce « matador en habit de lumière éternelle », en même temps que ce « taureau apeuré » qui se constelle dans le ciel même, objet de son extase contemplative. Et l’ombre qui y inscrit son règne, se change en « orage de feu » destiné à se dissoudre dans la nuit. Le combat se poursuit dans l’arène avec « l’Ange des ténèbres », jadis figure démiurgique et créatrice d’amour, et qui emprisonne désormais tout être dans le filet de ses sortilèges vengeurs. Au contact des épaisses ténèbres, et au terme de cette nuit noire dont l’Ange assure la traversée, jaillit enfin la lumière du Royaume où vie et mort s’épousent et où il ne suffit plus de « saper les piliers de l’antique sagesse ». Il incombe au contraire de réinventer la Genèse et de troubler le Seuil qui sépare le royaume de la nuit et des morts, de celui de la lumière et des vivants. Le poète y apparaît alors comme ce passeur de plus d’une rive qui inquiète l’ordre voulu par l’Esprit divin. Et au travers d’une écriture puissante, lyrique, fulgurante et lumineuse, Cristian nous révèle les arcanes de cette Sophia Perennis, ou Sagesse première, qui fait la sève rutilante de toute méditation poétique authentique.

Julien Miavril

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Post