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Mikhaïl Bakounine | Dieu et l’État – extraits


Et Dieu dans tout ça ?

L’histoire, dans le système des idéalistes, ai-je dit, ne peut être qu’une chute continue. Ils commencent par une chute terrible, et dont ils ne se relèvent jamais : par le salto mortale divin des régions sublimes de l’Idée pure, absolue, dans la matière. Et observez encore dans quelle matière : non dans cette matière éternellement active et mobile, pleine de propriétés et de forces, de vie et d’intelligence, telle qu’elle se présente à nous dans le monde réel, mais dans la matière abstraite, appauvrie et réduite à la misère absolue par le pillage en règle de ces Prussiens de la pensée, c’est-à-dire des théologiens et des métaphysiciens, qui lui ont tout. dérobé pour tout. donner à leur Empereur, à leur Dieu, dans cette matière qui, privée de toute propriété, de toute action et de tout mouvement propres, ne représente plus, en opposition à l’idée divine, que la stupidité, l’impénétrabilité, l’inertie et l’immobilité absolues. La chute est si terrible que la Divinité, la personne ou l’idée divine, s’aplatit, perd la conscience d’elle-même et ne se retrouve plus jamais. Et dans cette situation désespérée, elle est encore forcée de faire des miracles ! Car du moment que la matière est inerte, tout mouvement qui se produit dans le monde, même le plus matériel, est un miracle, ne peut être que l’effet d’une intervention divine, de l’action de Dieu sur la matière. Et voilà que cette pauvre Divinité, abrutie et quasi annulée par sa chute, reste quelques milliers de siècles dans cet état d’évanouissement, puis se réveille lentement, s’efforçant toujours en vain de ressaisir quelque vague souvenir d’elle-même ; et chaque mouvement qu’elle fait à cette fin dans la matière devient une création, une formation nouvelle, un miracle nouveau. De cette manière elle passe par tous les degrés de la matérialité et de la bestialité ; d’abord gaz, corps chimique simple ou composé, pierre minérale, granite. elle se répand ensuite sur la terre comme organisation végétale et animale, puis se concentre dans l’homme. Ici, elle semble devoir se retrouver, car elle allume dans chaque être humain une étincelle angélique, une parcelle de son propre être divin, l’âme immortelle. Comment a-t-elle pu parvenir à loger une chose absolument immatérielle dans une chose absolument matérielle, comment le corps peut-il contenir, renfermer, limiter, paralyser l’esprit pur ? Voilà encore une de ces questions que la foi seule, cette affirmation passionnée et stupide de l’absurde, peut résoudre. C’est le plus grand des miracles. Ici, nous n’avons pas à faire autre chose qu’à constater les effets, les conséquences pratiques de ce miracle. Après des milliers de siècles de vains efforts pour revenir à elle-même, la Divinité, perdue et répandue dans la matière qu’elle anime et qu’elle met en mouvement, trouve un point d’appui, une sorte de foyer pour son propre recueillement. C’est l’homme, c’est son âme immortelle emprisonnée singulièrement dans un corps mortel. Mais chaque homme considéré individuellement est infiniment trop restreint, trop petit pour renfermer l’immensité divine ; il ne peut en contenir qu’une très petite parcelle, immortelle comme le Tout, mais infiniment plus petite que le Tout. Il en résulte que l’Être divin, l’Être absolument immatériel, l’Esprit, est divisible comme la matière. Voilà encore un mystère dont il faut laisser la solution à la foi. Si Dieu tout entier pouvait se loger dans chaque homme, alors chaque homme serait Dieu. Nous aurions une immense quantité de dieux, chacun se trouvant limité par tous les autres et tout de même chacun étant infini ; contradiction qui impliquerait nécessairement la destruction mutuelle des hommes, l’impossibilité qu’il y en eût plus d’un.

Quant aux parcelles, c’est autre chose : rien de plus rationnel, en effet, qu’une parcelle soit limitée par une autre, et qu’elle soit plus petite que son Tout. Seulement ici se présente une autre contradiction. Être limité, être plus grand et plus petit, sont des attributs de la matière, non de l’esprit ; de l’esprit tel que l’entendent les matérialistes, sans doute, oui parce que. selon les matérialistes, l’esprit réel n’est rien que le fonctionnement de l’organisme tout à fait matériel de l’homme ; et alors la grandeur ou la petitesse de l’esprit dépendent absolument de la plus ou moins grande perfection matérielle de l’organisme humain. Mais ces mêmes attributs de limitation et de grandeur relative ne peuvent pas être attribués à l’esprit tel que l’entendent les idéalistes, à l’esprit absolument immatériel, à l’esprit existant en dehors de toute matière. Là il ne peut y avoir ni de plus grand, ni de plus petit. ni aucune limite entre les esprits, car il n’y a qu’un Esprit : Dieu. Si on ajoute que les parcelles infiniment petites et limitées qui constituent les âmes humaines sont en même temps immortelles, on mettra le comble à la contradiction. Mais c’est une question de foi. Passons outre. Voilà donc la Divinité déchirée, et logée, par infiniment petites parties, dans une immense quantité d’hommes de tout sexe, de tout âge, de toutes races et de toutes couleurs. C’est une situation excessivement incommode et malheureuse pour elle, car les parcelles divines se reconnaissent si peu, au début de leur existence humaine, qu’elles commencent par s’entre-dévorer. Pourtant, au milieu de cet état de barbarie et de brutalité tout à fait animale, les parcelles divines, les âmes humaines, conservent comme un vague souvenir de leur divinité primitive, elles sont invinciblement entraînées vers leur Tout ; elles se cherchent, elles le cherchent. C’est la Divinité elle-même, répandue et perdue dans le monde matériel, qui se cherche dans les hommes, et elle est tellement abrutie par cette multitude de prisons humaines, dans lesquelles elle se trouve parsemée, qu’en se cherchant elle commet un tas de sottises.

Mikhaïl Bakounine
Dieu et l’État, 1882

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