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L’évolution de la figure de la femme à travers « Gouverneurs de la Rosée » de Jacques Roumain


La figure féminine demeure un thème récurrent dans différents romans haïtiens et d’outre-mer. Une constante majeure. Elle apparaît en effet, dans les récits romanesques, même à l’heure du Nouveau Roman, lequel proclame la mort du personnage, où  cette difficulté de nommer l’actant, l’éclatement des « formes traditionnelles du genre »¹ (chronologie disloquée par opposition au système narratif du XIXè siècle), remet en question l’illusion réaliste. Par ailleurs, il ne paraît pas moins que la figure de la femme y trouve sa place, et s’ancre dans la dynamique même du roman.

Au XXème siècle, il est une certitude, le roman a pris un tournant majeur. Notamment avec la notion du personnage dont la conception a évolué après la seconde guerre mondiale. Remarquons que des signaux primordiaux ont été lancés bien avant la terrible horreur de 1939-1945, en se référant aux œuvres de Kafka, de Virginia Wolf ou de James Joyce. On souligne « l’approche globale du personnage, qui le constituait en entité cohérente, et cède la place à une succession de notations fragmentaires qui en révèle les désordres et les zones obscures »². Le personnage du roman devient alors une figure incertaine et anonyme réduite à une seule initiale (selon le modèle du « K» de Frantz Kafka) ou à un prénom personnel (le «vous » de Michel Butor, le « il ou elle » dans la nouvelle (Le motocycliste³) à paraître dans le collectif Taxi-moto de Stanley Jean-Simon.

Malgré la disparition du personnage comme entité ou « identité définie », fondée dans ses actions et ses réactions face au monde, le pronom personnel « elle », en dépit de sa constitution de « coquille vide », n’indiquant que le genre (cf. Le Nouveau Roman), remplace et représente dans une certaine mesure la figure désagrégée du féminin dans le texte romanesque contemporain.

Remontant dans l’histoire romanesque haïtienne où dès la seconde moitié du XIXème(1859), on constate que  la présence de la femme y revient telle une constante (cf. Stella, d’Émeric Bergeaud, et Zulma Corneille, La vengeance de Mama, Marilisse de Frédéric Marcelin, Mme Thazar, Vélléda, Zoune de Justin Lhérisson⁴). Il en est de même à l’époque contemporaine (Désirée Congo d’Évelyne Trouillot, Thérèse dans Thérèse en mille morceaux de Lyonel Trouillot, et Rosa dans Un alligator nommé Rosa de Marie Célie Agnant⁴).

Quitte à dire qu’elle occupe la place principale, qu’elle soit l’héroïne de l’histoire ou l’adjuvante, la figure féminine fait partie intégrante de bon nombre de romans haïtiens parus en Haïti ou ailleurs. Héroïne ou adjuvante, le présent combat à mener, formule le postulat de la présence féminine dans le genre romanesque en général. Interroger le rôle principal ou adjuvant de la femme demeure une autre analyse dont il n’est question ici.

« Gouverneurs de la Rosée » de Jacques Roumain, ce roman qui vient d’être récemment traduit en japonais, est une œuvre romanesque situant dans l’histoire les actions de deux femmes (Délira et Annaïse). Adjuvantes en support au héros (Manuel), le récit définit leur rôle à travers un prisme – à mesure que se déroulent les étapes du récit et que la narration chemine à travers les diverses transformations opérées – où les figures de Délira et d’Annaïse évoluent.

Le récit situe la métamorphose de la figure féminine sur trois niveaux dans l’histoire. D’une part, au début de la narration, au-delà de  la découverte de la source et de la mission confiée par Manuel à Annaïse de convaincre les femmes, les cousines, les commères de son camp, d’autre part, l’accomplissement du vœu du défunt Manuel par sa mère, la vieille Délira et sa femme Annaïse: la coumbite, pour amener le précieux liquide, source de vie, d’abondance, de bonheur, de joie au village Fond-Rouge. Il est donné notamment à voir une image proactive de la femme au milieu et à la fin du roman, fruit de la progression continue du thème féminin, comme actant à part entière de l’histoire.

De la passivité

À l’incipit, c’est une vieille Délira, désespérée, usée, appelant la mort de toutes ses forces, cette mort trop occupée par-ailleurs, à faire bonne besogne, trop sourde aux cris de pauvres chrétiens-vivants, qui émerge au début du récit. L’ébauche du texte présente une figure féminine résignée (Délira), en attente d’une mort prochaine, ne désirant pas augmenter la part de malédictions divines qu’elle sent pointer dans les interrogations de Bien-Aimé, son homme. Le texte à l’amorce, présente la femme comme une figure passive, attentiste, comme le sont tous les gens au début de Gouverneurs de la Rosée.

La répétition du syntagme verbal « Nous mourrons tous » révèle le niveau d’abandon partagé par tous, et particulièrement par la vieille Délira. La figure de Délira, mère de Manuel, se construit dans une perspective passive, sans aucune prise sur l’action au commencement du texte.

En effet, la vieille Délira s’en remet à Dieu « ô Jésus- Marie la Sainte Vierge; et la poussière coule entre ses doigts », et dans la poursuite du roman, « la vieille Délira est accroupie devant sa case, elle ne lève pas les yeux, elle remue doucement la tête » (p.13).

Le début du récit présente le personnage Délira sous un air passif, miné d’abandon, qui, enfoncé dans la misère, s’en remet entièrement à la Providence. Complètement résignée, Délira paraît accepter sa condition de misérable, et ne veut point alourdir son fardeau. Aux différentes interrogations de Bien-Aimé, n’affirme-t-elle pas, pour seule défense, qu’elle ne veut pas que retombe sur elle la malédiction du ciel et de l’enfer ?

De l’action : Acte I

Mais, on remarque une démarche évolutive de la figure féminine dans l’histoire, démarche due à Manuel. Fraîchement revenu des champs de cannaies de Cuba, homme d’action, pour lui, la désolation du village ne cessera que dans la volonté de s’unir, d’une complète synergie pour faire renaître Fond-Rouge.

Annaïse sort fortifiée des récits que fait Manuel de la Huelga (Grève), et dans l’illustration du poing lorsque les cinq doigts se mettent ensemble ! Là, débute une démarche évolutive où la figure féminine progresse, la désolation et la résignation du début cèdent la place à la nécessité de comprendre le malheur, d’y faire corps !

Ainsi, Annaïse consciente un peu du rôle qu’elle pourrait jouer dans le plan de Manuel, l’interpella à travers une formule indirecte « comment, moi, Annaïse, je voudrais bien savoir, je pourrais aider un homme comme toi ? » (p. 95-96) Plus loin elle donne son plein accord au projet de Manuel. Elle part en compagnie de son homme à la découverte de la source. Annaïse, en acceptant de suivre Manuel, s’implique à fond et rompt le rôle passif de spectateur au début du récit dans lequel se retrouvait la population de Fonds-Rouge.

De l’action : Acte II

Par ailleurs, Annaïse s’enfonce de plain-pied dans son rôle d’actrice, à côté de Manuel. Elle part avec son homme à la découverte de la source. L’évolution de la figure féminine dans Gouverneurs de la Rosée s’ancre dans un point de non-retour. Manuel, conscient de la haine qui ronge à fond le village de Fond-Rouge, confie à Annaïse une mission, celle de convaincre les femmes de l’autre camp de s’unir pour amener finalement l’eau au village. Ici, femme devient action, un actant à par entière de la quête et des transformations !

Le texte traduit d’une manière ample l’évolution de la figure féminine à travers le rôle actif d’Annaïse. « Elle avait bien rempli la mission que Manuel lui avait confiée. Elle avait été, de case en case, causer aux commères » (p.147). Au final, la mission d’Annaïse avait été accomplie. Elle avait atteint son but !

Et le récit de poursuivre : « Annaïse est venue, et paraît que, d’après ce qu’elle a entendu, il faudrait pour amener l’eau jusqu’à la plaine, un coumbite de tous les habitants de Fonds-Rouge » (p.155)

Une figure incontournable

Au terme du récit, c’est une figure pragmatique, empreinte de la théorie du praxis, imbue, consciente de son rôle, qui agit. Elle met en œuvre la volonté du défunt Manuel. Remarquons que c’est à sa mère Délira que Manuel se confiait. Mais également à Annaïse. L’absolue nécessité de l’eau desservant tout le village a primé sur la vengeance qui ne fait qu’envenimer la zizanie. C’est une figure totalement renouvelée, décomplexée de la femme – action, participante intégrale à la conclusion active qui émerge du récit.

À la question du notable Larivoire, la vieille Délira, répond, « oui, et c’est pour ça que me voici. Va chercher tes gens, Larivoire ». (p. 209)

L’évolution de la figure féminine se fait  d’une manière ascendante, au cours de ce célèbre roman paysan. Le récit part d’un certain dépouillement où la femme est préfigurée dans une humanité résignée, désespérée, attentiste comme le sont les différents protagonistes du début, Manuel excepté! Mais, au fil de la narration, la femme paraît assurément se défaire du voile de l’inaction pour intégrer le jeu nourri de l’action, pour finalement s’installer dans un rôle pragmatique.

La mère du défunt Manuel répondit à Larivoire « Annaïse, ma belle-fille, vous emmènera tous à la source. Elle connaît l’endroit » (p. 213). Et Annaïse, dans ce roman, jusqu’au bout, a joué sa partition. À travers ce récit, il est ressenti une démarche traduisant l’image évolutive de la femme. Les actions de ces 2 personnages féminins – Délira et Annaïse – sans omettre la participation collective des autres femmes, ont été l’aiguillon dans la décision finale des époux.

Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain met en lumière la trajectoire de l’évolution  de la femme. Si le célèbre roman haïtien le situe dans un cadre désespéré c’est pour mieux l’éclairer dans les jeux de l’action à venir, tel l’astre qui dort encore au dos de la montagne, et qui monte patiemment pour blanchir le jour de sa coupe dorée.

James Stanley Jean-Simon


Bibliographie et notes :

Bouchard-Lespingal, Monique ; Cléret, Anne-Marie ; RÉAUTÉ, Brigitte, L’épreuve écrite de Français, Hachette Livre , 2003

Roumain, Jacques, Gouverneurs de la Rosée, Éditions Fardin, 2003

¹ Dominique Rincé, Le personnage en question au XXè siècle, Français 1ère, textes et méthode, Nathan, 2007, 317.

² Des figures incertaines et anonymes, ibid.

³ Nouvelle de James S. Jean-Simon, à paraître bientôt au recueil Taxi-moto de C3 Editions

⁴ Romans haïtiens de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle

⁴ Romans haïtiens de la fin du 20ème siècle et du début du 21ème siècle

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