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Lettre à Vésuve


Je suis allé me voir. Tout compte fait, aller me rencontrer est pour moi un de ces moments que j’ai toujours ratés comme par magie. Ça fait déjà six bonnes semaines mais on dirait six bonnes éternités depuis que tout a changé. Que rien ne bouge à part mon coté gauche, seulement quand j’y pense. Six semaines depuis que la distance, l’absence et l’invisibilité se font une place dans notre quotidien déjà en mal de matière et de physique. Puisqu’ici on s’en va pour le pays sans chapeau rien que pour avoir dit à un agent de police qu’on a des rêves d’écrivains et que la poésie sauvera le monde, la fragilité de la vie devient plus insupportable qu’ailleurs.

Je suis allé me voir comme tout ami rend visite à un autre juste pour s’assurer que tout va bien. Que tout est en forme. Aller me rencontrer à partir de simples petits regards parfois humides mais pointus. Comme des écoliers silencieux et timides qui font la main moite sous le pupitre essayant d’alléger le poids de leurs sentiments.

Il est des moments de la vie qu’on ne peut se permettre de tout remettre en question, sinon on agit sur un coup de tête comme on aurait dit : à l’ordinaire. On fait le calme plat juste pour s’oublier et oublier l’oubli qu’on peut aussi porter à soi-même, par obligation de conséquences. Je me demande alors comment se convaincre qu’on est réellement avec soi-même en dehors de l’autre ? Quand les autres ne forment plus cette grande muraille d’yeux contre et autour de soi ? Comment se défaire du wagon qui transporte le souffle tenace et rempli d’espérance de l’autre ?

Je suis allé me voir dans les yeux de ma ville. Port-au-Prince. Qui a dit que les yeux étaient le miroir de l’âme ? Me mirer dans son front huileux et démangé par un soleil pisseur de rêve. Miroiter ma respiration le long de sa peau poussiéreuse. Le seul et unique endroit où j’arrive à me repérer quand tu n’es pas là. Aller à ma rencontre au coeur de la pandémie politisée dans ce pays, cette ville où la naïveté est quasiment naïve par essence et aussi par distance.

Ne faudrait-il pas mentionner que la distance, ici, on la connaît aussi parfois quand c’est la colère qu’on porte au pinacle les yeux bandés d’amertume.

Mais comment me rencontrer dans les yeux des rues, des gens et de la ville quand toi-même tu n’y es pas ? Quand tu n’y es plus ? Comment quatre murs ou encore une maison peuvent-ils devenir une ville sans cette magie d’urbanisation et de civilité dont se vantent souvent à la radio les gouvernements et les experts en développement ? Sans toi ? Dois-je accepter que là où tu te trouveras, sera ma ville ? Ou encore que toi malgré ta phobie des foules, de l’urbanité et des vigiles lourdement armés, tu es ma ville ? Pourquoi demeurer à côté des marges qui suppriment la routine? Moi, qui aime tant le bouillon des klaxons de voitures et de motos. L’embouteillage qui dure 2 heures et m’évite de porter le fardeau de la ponctualité. La voisine qui injure l’autre d’à côté à cause de son chien « petite industrie à puce ».

Et l’autre qui peut faire monter sa robe jusqu’à son crâne rasé pour répondre à l’emmerdeuse avec des mots à l’odeur fétide qui vous collent à la bouche même après le brossage des dents. Moi, qui ai grandi dans la promiscuité et qui par habitude sens qu’elle fait partie intégrante de moi. De ma vision du monde et tout.

Je ne peux me faire de l’espace en mon être que lorsque je sais que, toi et la ville, vous existez à part les foules, de peur, d’effroi et de terreur. Je n’ai besoin que de cela pour extirper mon reflet de ce tohu-bohu qu’on n’a jamais su lessiver à coup de salives, toi et moi.

Quand le besoin s’impose à notre impuissance d’être, il devient possible nécessité. J’avoue, malgré moi, qu’il existe ce complot, cette intempestive surprise entre Port-au-Prince et toi qui consiste à assassiner la mort, roses à la main. Armés uniquement de roses-sniper. Jetant des pétales partout où les corps ne sont qu’éraflure et tombeau de sel. Pour me rendre mortel. Véritablement mortel.

Un mortel assez coriace parce que j’ai ton sourire comme berger.

Depuis chez moi, écouteurs branchés, j’écoute Brel. Ce bon vieux Jacques Brel que j’ai porté dans mon coeur depuis tout petit sans pour autant en connaître le nom. Décidément, je vais sortir. La pression étouffante de ne rien faire et de vouloir tout faire en même temps pour grappiller le temps est une malingre. Après « Quand on n’a que l’amour », je perds mon souffle dans « Ne me quitte pas ». Il y a cette poésie qui ronge et vomit la vie dans ce son et puis il y a cet abandon désinvolte, palpitant qui dit qu’il faut aimer au-delà de l’amour. Que l’amour peut-être un pont entre toi et moi. Que l’amour est cette mer putréfiée qui pleure avant ces noces de pierre, d’écailles et de nuages déchaussés. Et qui n’a pas besoin de conjoint à ses côtés même pour lui gratter le dos voire pour combattre la solitude. C’est fou comme je voudrais qu’on s’aime au-delà de l’amour.

Je t’aime au-delà de l’amour.

Je sors. Je m’en vais te dire combien il est rocailleux pour moi en ces temps-là de savoir que je peux mourir de ton absence et non du coronavirus. Combien je préfère mourir du coronavirus et non de ton absence à la fois âcre et subversive.

Je sors pour caresser et faire jouir ma mémoire à vue d’oeil sur les pavés manquants.

Ça me manque tellement de ne plus pouvoir musarder dans ces rues sales et bondées en ta compagnie. Où les trottoirs ne sont occupés qu’à étaler toutes sortes de produits. Même la vie. Les autorités ont déclaré à la fois confinement et couvre-feu. J’ignore véritablement lequel des deux dois-je respecter et en plus à quelle fin. Sinon, j’ose espérer que les fonds reçus comme aide ne seront pas un moyen de nous dérober l’avenir déjà fugué.

Je sors pour attirer ta présence vers la pénible existence de la ville.

On s’est aimés dans la rue, inutile de se quitter sans demander à la rue un conseil qu’elle ne nous prodiguera jamais.

Je me confonds tellement bien dans le jeu que je peine à m’en sortir. J’aimerais bien éviter les comment et les pourquoi. Mais les fondamentaux ont toujours été actifs sur notre chemin, malgré moi.

Vésuve, je lâche ces grains de mots abruptement espérant que quelqu’un dira aux rues qu’il existe une espèce de lettre qui ne leur est pas adressée par mégarde et qu’elles ne liront peut-être jamais. Je sors pour te dire que je suis ce loup solitaire qui accepte de faire la queue quitte à regarder, ne serait-ce qu’une seconde, ta face de pleine lune et hurler de silence, de bonheur et de solitude comme un malade qui voit la mort habiter sa chambre d’hôpital.

Kav-alye Pierre

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14 commentaires sur “Lettre à Vésuve”

  1. Avatar Muradieu Joseph dit :

    Un très beau texte qui reflète la réalité du moment. Être confiné loin de son âme-sœur est plus que douloureux. C’est se retrouver dans les bras de l’incertitude. Enfin, ce texte est un écrin tout plein de lyrisme et de modernité; c’est une missive poétique faite pour être lue.
    Compliments à l’auteur!

    1. Bon travay kav Bèl Text menm Toujou renmen Yo le Yo an kreyol

  2. Muradieu Joseph Muradieu Joseph dit :

    Un très beau texte qui reflète la réalité du moment. Être confiné loin de son âme-sœur est plus que douloureux. C’est se retrouver dans les bras de l’incertitude. Enfin, ce texte est un écrin tout plein de lyrisme et de modernité; c’est une missive poétique faite pour être lue.
    Compliments à l’auteur!

    1. Avatar Mike Charles dit :

      Woaw
      Un texte très puissant

      J’ai aimé beaucoup de parties comme lorsque tu parles Des fonds de l’Etat qu’on pourrait nous faire payer 3 fois plus après et inévitablement j’ai pas trop aimé aussi quelques parties comme par exemple là où tu parles de Brel mais bon, c’est quand même à caractère subjectif et je me dois de respecter cela freo.
      Sinon comme on a l’habitude de le dire entre nous «It’s a motherfuckin never door*» text
      {Mdr}😅😂
      Bravo my nego dò👏🏽👏🏽👏🏽

  3. Avatar Chery Tchenly dit :

    C’est carré mon poto 💥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥🔥

  4. Avatar Mrie Cudlie ST LOUIS dit :

    Le confinement tue la proximité. Cette proximité qui embellie notre quotidien. Très beau texte fyèl de nenn

  5. Avatar Phara dit :

    Gracias por este hermoso texto, es un placer saborear tu inspiración, hermano envore gracias

  6. Avatar Joseph Marcus dit :

    Tu résumes l’amour confiné K-Valye Pierre ,
    Toutes mes félicitations pour beau texte.

  7. Avatar Naomie Darius dit :

    Mes compliments Kav

  8. Avatar Stevenson dit :

    Une érection depuis la 6e strophe. Oui, strophe.
    J’aime mieux la fin.

  9. Avatar Lendja dit :

    Kav>>>>tout lot yo

  10. Avatar Jalbalikou dit :

    Chapeau poète !

  11. Avatar Pierre Widline dit :

    *On s’est aimés dans la rue, inutile de se quitter sans demander à la rue un conseil qu’elle ne nous prodiguera jamais.*

    Belle plume😊

    En attendant le conseil de la rue,aimons nous😙

    Très beau texte,je suis fière de toi Kav♥️

  12. Avatar H Hors-temps dit :

    Ewaa Kav! Plim ou Lou.

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