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Le romancier Anderson Pierre confie à Plimay ses impressions sur la vie estudiantine en Haïti


Anderson Pierre, étudiant en communication sociale, romancier, assistant de recherche chez l’Association pour la promotion de la science ouverte en Haïti et en Afrique, bénévole chez Classiques des Sciences Sociales et membre fondateur du Réseau des Jeunes Bénévoles des Classiques des Sciences Sociales. En gros, disons qu’il fait partie de cette jeunesse entreprenante qui ne baisse pas les bras. Cela dit, Plimay se fait le plaisir de recueillir ses propos autour de sa récente publication “Mes études, ma croix, mon calvaire”. C’est un roman qui, pour plus d’un, peut être qualifié de réaliste.

Plimay : Pouvez-vous éclairer avec vos propres mots les lecteurs de Plimay sur votre personne ?

Anderson Pierre : Je suis né et grandi au Cap-Haïtien. J’ai effectué toutes mes études chez les Frères de l’instruction chrétienne du Cap. Après, j’ai été admis à la Faculté des Sciences Humaines d’où j’ai étudié la communication sociale. J’ai bouclé mes études et je travaille actuellement sur mon mémoire dont le sujet concerne la question des pratiques informationnelles des étudiants de la FASCH (Faculté des Sciences Humaines). Entre temps, j’ai plusieurs chapeaux. J’ai été l’assistant de recherche pour Haïti dans un projet international et interculturel, l’Association pour la promotion de la science ouverte en Haïti et en Afrique francophone (APSOHA). J’ai cofondé le Réseau des jeunes bénévoles de Classiques en Sciences Sociales en Haïti (REJEBECSS-Haïti) qui alimente la collection Études Haïtiennes sur la bibliothèque des Classiques des Sciences Sociales. Et depuis, on dit que je suis auteur mais je n’aime pas les titres.

Après la publication du huitième chapitre de mon roman, j’ai été invité à présenter ce travail dans un colloque scientifique sur la production du savoir sur le genre dans les pays du sud, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris au mois de février 2019.

P. : Dites-nous, comment êtes-vous parvenu à embrasser la littérature tout en étant homme de sciences ? N’êtes-vous pas conquis par l’une plus que l’autre ? Est-ce facile de faire la navette ?

A. P. : Je ne sais pas encore. Je suis un homme de sciences comme vous le dites mais je suis d’une naturelle curiosité. J’adore apprendre et on apprend énormément que ce soit dans un roman que dans un article scientifique. À un niveau ou un autre, les deux sont des partages de savoirs, de connaissances, d’observations, etc. Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours aimé lire. Je suis, comme on dit, un lecteur boulimique. Je lis tout ce qui me tombe sur la main. Mais l’idée d’écrire un roman n’avait jamais effleuré mon esprit. Bien sûr, j’ai écrit et publié des reportages pour un magazine humanitaire canadien, des billets de blogs, mais l’idée d’un roman non.

L’idée d’écrire un roman, ou du moins une nouvelle, m’est venue à un moment dans ma vie où je souffrais d’insomnie. Je passais des nuits sans pouvoir trouver le sommeil. Alors pour faire passer le temps, je me suis mis à écrire cette histoire. Au début c’était juste pour rire. Je le jure. Une bonne histoire avec beaucoup d’humour. Les premières quatre ou cinq pages (le premier chapitre) ont passé plus de trois (3) mois dans mon ordinateur avant que je les ai partagées avec deux amies qui m’ont encouragé à les publier. Moi, ce n’est qu’au quatrième chapitre que j’ai pris conscience de l’importance de ce que j’étais en train d’écrire en lisant des recherches scientifiques qui ont été menées sur les récits de vie dans la sociologie, les sciences de l’éducation ou encore l’anthropologie. La lecture du roman d’Oscar Lewis, Les enfants de Sanchez m’avait particulièrement influencé.

J’aime bien la science. D’ailleurs j’aimerais bien poursuivre mes études dans ce qu’on appelle aujourd’hui la médiation du savoir. Mais cela ne m’empêche nullement d’aimer la littérature. Au contraire, je crois que les deux peuvent parfaitement cohabiter. J’adapte facilement mon écriture quand il s’agit d’écrire un roman ou de coécrire un article scientifique (Je n’ai pas encore écrit d’article scientifique tout seul).

P. : Depuis peu, vous êtes romancier avec la sortie de votre premier livre « Mes études, ma croix, mon calvaire ». Le présupposé direct du titre serait que les études universitaires en Haïti pourraient être une vraie montée à Golgotha, est-ce exacte ? En fait, présentez-nous l’histoire en question en peu de mots.

A. P. : Vous avez entièrement raison, effectuer des études universitaires en Haïti, que ce soit à l’université publique ou dans une institution privée est un vrai calvaire. Encore pire pour les étudiants qui ont dû laisser leurs provinces pour venir tenter leur chance à la Capitale. Ce n’est pas un scoop pour personne. Il y a beaucoup de témoignages. Quel étudiant à Port-au-Prince n’a pas connu la faim, la précarité, la vulnérabilité, etc. Ce n’est un secret pour personne que les conditions d’études en Haïti et plus précisément à Port-au-Prince sont très difficiles. Mais pour une raison ou une autre, on cache cette réalité pour sauver les apparences. Ce qui ne fait que renforcer le statu quo.

L’histoire en question met en scène deux personnages, un professeur d’université également cadre dans une autre institution, homme marié et respecté et une jeune étudiante qui a laissé sa province pour tenter sa chance à la Capitale. En dehors du cadre académique, les deux se fréquentent et deviennent amants. Le professeur en profite pour assouvir ses pulsions sexuelles, et l’étudiante pour des raisons financières alors qu’elle a un petit copain. Mais de cette entente, si je peux utiliser ce mot, il va y avoir un problème. L’étudiante va tomber enceinte du professeur. J’ai essayé d’effleurer quelques problèmes ou formes d’injustice que l’on rencontre dans l’enseignement supérieur comme la pédagogie de l’humiliation pratiquée par certains professeurs en dressant un rapport vertical avec les étudiants, les problèmes des notes sexuellement transmissibles (c’est une lectrice ivoirienne qui avait partagé ce terme avec moi), le problème des notes que les professeurs partagent en retard, l’insalubrité des toilettes dans les facs, etc.

P. : En tant qu’étudiant haïtien, pourrait-on dire que vous êtes un peu le témoin de ce qui vient d’être conté ? Partagez-vous une proximité quelconque avec cette histoire dont vous êtes l’auteur ?

A.P. : Excellente question ! Alors comme je suis étudiant à la FASCH, les lecteurs/lectrices ont tendance à penser que je parle de cette faculté alors que c’est loin d’être le cas. Cette histoire est une pure fiction. Les lecteurs ne doivent pas essayer de trouver tel ou tel professeur dans Mr. Sauveur ou telle ou telle étudiante dans Gaby mais ils devraient comprendre que j’essaie de mettre sous leurs yeux sous la forme d’une fiction certaines histoires qui passent sous leurs yeux et qu’ils ont tendance à considérer comme normales alors que cela ne l’est pas. On connaît tous un professeur qui est roi dans ces pratiques tout comme on connait tous des étudiantes qui s’embarquent dans ce genre d’histoires pour des raisons financières. Et ce ne sont pas des cas isolés.

Ce roman est une fiction. Certes pour l’écrire, j’ai recueilli des témoignages dami.e.s qui ont vécu des histoires similaires. J’ai abordé et questionné des ami.e.s sur tel ou tel point. Et tous ces témoignages, je les ai combinés pour construire l’intrigue. Par exemple, pour écrire la dernière partie sur l’avortement, j’ai interrogé cinq jeunes étudiantes qui sont dans des universités privées ou dans l’université publique.

Toni Morrison a dit : « S’il y a un livre que vous aimeriez lire et que ce livre n’est pas en encore écrit vous avez le devoir de l’écrire ». Alors, c’est ce que j’ai fait. Je voulais lire un livre qui parle de ces tristes histoires. Je n’en ai pas trouvé. Alors je l’ai écrit. Mais c’est totalement une fiction.

P. : Si l’on reste dans l’histoire, l’un des protagonistes, Sauveur, est décrit comme quelqu’un qui inspire le respect, un irréprochable en quelque sorte, du moins en apparence. Par ailleurs, c’est un prédateur enchainé dans ses phantasmes. D’abord, petite question philosophique, y-a-t-il selon vous des fantasmes plus tolérables, moins controversés que d’autres ?

A.P. : Pour moi en ce qui a rapport à la sexualité, il n’y a pas de fantasmes tolérables ou pas, controversés ou pas, il y a juste des fantasmes. Un fantasme reste un fantasme. Rien ne dit que cela va se réaliser. Toutefois, l’excès en tout nuit.

Dans le cas du professeur, en plus de profiter de son statut, il joue sur la vulnérabilité de l’étudiante. C’est plutôt pervers et malsain.

P. : Gaby pour sa part, est une victime, il faut le reconnaitre. Elle est vulnérable et le professeur en a profité. Mais c’est aussi une fille ambitieuse, avec des rêves. Comment négocier avec la réalité et nos rêves ? Sauveur incarne la dure réalité des universités haïtiennes et Jeff celui qui la relie avec ses rêves. Comment joindre la réalité et les rêves de telle sorte que l’on puisse y jeter un pont et traverser sans risques de s’engouffrer. Était-ce la dure épreuve que voulait réaliser votre personnage Gaby ? Parlez-nous en.

A.P. : Gaby n’est pas seulement la victime de son professeur. Elle est aussi victime d’un système qui ne la voit pas en tant qu’individu avec des besoins et des rêves. Que ce soit dans l’université publique ou dans les universités privées, les responsables se trompent à croire qu’étudier c’est uniquement se rendre dans une fac et suivre des cours. Non, ce n’est pas seulement ça. Il faut également que l’étudiant trouve un minimum de conditions qui pourrait lui offrir un cadre pour effectuer cette étude et s’épanouir. Or, ce n’est malheureusement pas le cas chez nous. Pour citer Jennifer Floyd, ici on retrouve une sorte de « trahison institutionnelle ». Les responsables ne mettent aucune politique en place pour accompagner les étudiantes dans leurs parcours académiques. Et ce sont généralement les étudiantes vulnérables comme Gaby qui viennent des provinces qui en paient le prix. Et devant la réalité, il nous arrive parfois d’oublier nos rêves et trahir nos valeurs dans un souci de survivre. Avec ce roman, je voulais présenter sans langue de bois le dilemme dans lequel se retrouvent ces jeunes filles.

P. : La publication de votre texte est faite en ligne, est-ce par choix ? Est-ce pour vous une façon de choisir le camp de l’avenir puisqu’à croire certains, le numérique c’est l’avenir ?

A.P. : Tout d’abord, j’avais commencé la publication de cette histoire chapitre par chapitre sur Wattpad, une plateforme numérique qui regroupe la plus grande communauté d’écrivains professionnels et amateurs et aussi de lecteurs dans le monde. Cela a été une très bonne expérience pour un premier projet d’écriture. J’avais des lecteurs en Côte-d’Ivoire, au Sénégal et dans d’autres pays qui réagissaient avec moi et qui me demandaient à chaque publication le reste. Leurs commentaires étaient très constructifs et cela m’encourageait énormément. Tout ça, il faut le dire, c’est grâce au développement des outils numériques. Cependant, jusqu’avant la pandémie, je travaillais sur l’autoédition du roman. D’ailleurs, je l’ai enregistré au BHDA. Et j’avais commencé à réunir les frais d’impression comme cela était convenu avec la maison d’imprimerie. Mais la pandémie a tout chamboulé. Ensuite Jean-Marie Tremblay, le PDG de la bibliothèque numérique Classiques des Sciences Sociales m’a proposé de publier le roman sur son site dans la collection des Études haïtiennes, j’ai accepté. Donc ce roman est disponible en libre accès sur le site des Classiques des Sciences Sociales, sur Wattpad mais également sur Scribay.
Mais comme je suis en train d’écrire le deuxième tome de ce roman, je pense que pour la publication de ce tome, je vais faire une sorte d’édition spéciale sur papier .

P. : Puisque l’on parle de croix et de calvaire, était-ce facile pour vous d’arriver au point avec ce roman ? Quel a été votre calvaire à vous dans ce cheminement ?

A.P . : Je peux dire que cela n’a pas été trop difficile de trouver des mots pour raconter cette histoire. Mais cela m’est arrivé de sombrer dans une sorte de tristesse en racontant des passages révoltants. Mais j’ai trouvé beaucoup d’encouragements auprès de mes lecteurs et de mes ami.e.s.

Mon calvaire dans ce cheminement a surtout été le courage de recueillir les témoignages des jeunes étudiantes sur l’avortement. Ce sont des expériences traumatisantes qui laissent des séquelles. Dommage que ce problème n’est pas tellement abordé dans le milieu académique et qu’aucun programme d’accompagnement n’est élaboré.

P. : « Mes études, ma croix, mon calvaire », pour quelqu’un qui veut en faire l’acquisition cela se fera comment ? Nourrissez-vous d’autres projets littéraires pour les jours à venir ?

A.P. : Comme je l’ai mentionnée précédemment, pour le moment le roman est entièrement disponible sur Wattpad, Scribay et sur le site Classiques des Sciences Sociales. Sur ce site, on peut même télécharger le fichier PDF.

Oui, j’ai beaucoup de projets. Je suis en train d’écrire le deuxième tome de Mes études, ma croix, mon calvaire, mais j’ai changé le cadre et j’attaque le milieu professionnel avec Mon travail, ma croix, mon calvaire. Je travaille également sur un autre roman sur les leveurs de morts. Les deux premiers chapitres de ces projets sont disponibles sur Wattpad et Scribay.

Je suis en train de travailler sur un projet en créole, une série de nouvelles, Kan w pran w konnen. Je compte mettre toute la série de nouvelles en audio. Et pour finir, je suis en train de collecter des informations pour un quatrième projet. Mais celui-là ne sera pas publié sur Wattpad ou Scribay. Les lecteurs vont devoir attendre.

P. : Nous sommes arrivés au terme de notre entretien. Auriez-vous un dernier mot pour nos lecteurs ?

A. P. : Je tiens à féliciter toute l’équipe pour ce travail formidable. Je sais combien ça demande de l’énergie et de sacrifice pour lancer un projet. Félicitations et courage.

Plimay vous remercie également d’avoir accepté de répondre à nos questions. Déjà, on vous souhaite succès pour la suite de vos projets.

Propos recueillis par Stenley O. Doriscat

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