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La littérature féminine : un combat, une histoire, une autre façon de dire le monde


Femmes et Écriture tel est le sujet dont la problématique et l’importance posent en débat l’hypothétique de la genèse, du grand début, de la théorie des commencements. Interroger le compagnonnage du couple « femme-écriture » tend à situer l’origine des rapports entretenus entre elles, d’une part, en établir sur le plan historique dans un espace-temps, d’autre part, la causalité.

Le point d’ancrage

Christine Planté, dans un article titré : « La place des femmes dans l’histoire littéraire, annexe, ou point de départ d’une relecture critique ? »[1], pose le problème de la place de la femme dans la littérature française en ces termes : « Étudier la place des femmes dans l’histoire littéraire appelle donc (au moins) deux types d’interrogations : le premier porte sur le rôle qu’elles ont joué dans la production et l’institution littéraires dans une période donnée, le deuxième concerne l’importance que leur accordent, après coup, les études et les récits de cette même période »[2]. À travers les propos de Christine, on souligne l’acuité d’une question dont l’importance est encore d’actualité tant par la multiplicité de discussion qu’elle entraîne et la richesse des propositions ou des tentatives de réponses auxquelles elle fait appel. Questionner l’histoire littéraire et la « part congrue » réservée à l’écrit au féminin dans les manuels et récits littéraires situent le problème sur l’angle des sociétés à dominance patriarcale où le rôle dévolu à la figure féminine était injustement défini, pensé à tort et honteusement constitué dans l’éternité.

Penser la relation du couple femme-écriture pose par ailleurs la question sur le plan de l’origine. Il implique d’interroger la fortuité de cette rencontre. Elle eut lieu quelque part dans l’histoire. Ce qui revient à dire, ce phénomène ne s’est pas totalement imposé au début. Ce fait est venu beaucoup plus tard. Les progrès de l’écriture et de la scolarisation, la lutte et l’émancipation des femmes demeurent un facteur non négligeable dans la promotion de la femme comme acteur littéraire. « Femmes et littérature », un essai paru chez Gallimard, dans un résumé du livre, se donne pour objectif, « rendre ainsi toute sa place à une production littéraire des femmes souvent ignorée, rarement reconnue à sa juste valeur »[3]. Ne nous faisons pas de doute que les premières femmes qui ont touché à la chose littéraire, ont été, en général, des privilégiées, des femmes appartenant notamment à l’aristocratie. Il en est de même des femmes dont les noms restent rattachés aux Salons littéraires du XVIIème et du XVIIIème siècle en France notamment.

Les noms de Christine de Pisan, considérée comme la première femme de lettres française ayant vécu de sa plume [4], de Marie de France, de Louise Labé, de Marguerite de Navarre, dans le milieu français (fin du Moyen-Âge et XVème) et Anacaona dans le Xaragua (Haïti actuel, XVe, début XVIe siècle) constituent la preuve que les premières femmes de lettres sont notamment originaires du milieu favorisé de la haute aristocratie européenne et caraïbéenne et que la production littéraire au féminin n’est pas née de la dernière pluie, elle est bien ancrée dans la dynamique historique et séculaire du Moyen-Âge au XXIe siècle.

Problématique de l’écriture au féminin

Aussi lentement que la gent féminine s’implique dans le champ littéraire, sème au gré des vents dans les champs bénis de l’écriture, elle moissonne résolument pour finalement s’imposer dans la première moitié du XIXème (Madame de Staël, George Sand) et finalement au début du XXème siècle. Rappelons que cette volonté d’imposition de l’écriture féminine n’eut pas été sans heurts. Wébert Charles, dans un article publié dans la revue Legs et Littérature, « Kermonde Lovely Fifi, porteuse d’espoir »[5] énumère et souligne les écueils semés sur le cheminement féminin dans le champ littéraire. George Sand fut obligé de porter un pantalon d’homme pour se faire une place dans le milieu littéraire au XIXe siècle. Colette signait Willy (le nom de son mari) au début du XXe siècle. Plus près de nous, Virginie Sampeur, c’est presqu’un écran de fumée par rapport à l’aura de son premier mari, le poète national Charles Alexis Oswald Durand (1840-1906), Ida Faubert, presqu’une inconnue dans la liste des écrivains de la Ronde (1898-1915), Jacqueline Beaugé, une tête presque marginale à côté d’un Davertige, d’un Phelps, d’un Roland Morisseau, d’un René Philoctècte etc. Une relecture des premiers manuels littéraires haïtiens (Pompilus et R. Berrou, D. Fardin, Henock Trouillot, Ghislain Gouraige et alii) met à nu cette problématique (les femmes écrivains en Haïti) par rapport à la grande moisson des auteurs masculins. Pour la période (1804-1954) couvrant un siècle et demi de littérature haïtienne, nous ne retrouvons pas une vingtaine de femmes écrivains en Haïti, tel le présentent les manuels d’histoire littéraire haïtienne ! Perplexité ! Nous tenons ces propos en vertu des rapports dressés par les critiques d’alors.

Yanick Lahens, dans une entrevue donnée à Rodney Saint-Eloi souligne le problème de la femme comme écrivain dans une société à dominance patriarcale telle Haïti, notamment. L’écrivaine Yanick Lahens affirme « dans une société où la figure de l’écrivain est une figure moderne et étrangère… par rapport au rôle dévolu à une femme de la petite bourgeoisie et qui ne prévoit pas ou peu l’exercice d’une activité telle que l’écriture… On attend la femme ailleurs que dans l’écriture et dans la littérature »[6]. D’autre part, dans une question de Rodney Saint-Eloi, pour Notre Librairie, « Peut-on parler de l’histoire de l’écriture au féminin en Haïti ? », La romancière de « Failles » répond et situe la problématique comme une « création sociologique et psychologique ». Pour Yanick, il n’existe pas de littérature féminine… Il existe la littérature tout court. Mais il est évident, souligne-t-elle, que « la femme de par les conditionnements qu’elle connait dans nos sociétés patriarcales est amenée à écrire autrement sur un autre mode »[7].

Dans un autre article paru dans Notre Librairie no 132, Yanick Lahens, explique que la parole des femmes, dans sa spécificité, s’est exprimée tout au long de la littérature haïtienne tant dans la poésie que dans le roman. « Mais elle s’est imposée durant ces quarante dernières années par la voix des romancières », argumente-t-elle. Plus loin, elle affirme : « Elles (les femmes) y donnent une tout autre dimension historique et sociale du réel, en abandonnant les grandes constructions idéologiques pour les microcosmes »[8].

L’écrit au féminin en Haïti : parcours

La littérature au féminin, si l’on reprend la proposition de Yanick Lahens pour parler de la production littéraire des femmes, « La littérature tout court », en Haïti, est vieille de plus d’un siècle et demi. Bruno Doucey, dans son livre « Terre de femmes. 150 ans de poésie féminine en Haïti »[9] remonte aux origines de la présence féminine dans le fait littéraire en terre Haïtienne.

Soulignons que la parole portée par les femmes dans le champ littéraire, si, à ses débuts, elle s’éclot dans le genre poétique et lyrique, s’élargit au fur et à mesure pour s’intégrer le genre théâtral et finalement s’imposer dans le roman et l’essai.

Partant de « L’Abandonnée » de Virginie Sampeur, ici connu comme le premier poème écrit par une femme, elle-même, considérée comme la première femme littéraire que la république ait connue, la production littéraire a suivi patiemment et sciemment le cheminement vers la mise en place de la parole des femmes dans le milieu littéraire haïtien. Ida Faubert, à travers son œuvre poétique « Cœur des îles », a laissé sa trace d’une manière remarquable. Cléante Valcin, dans son roman « Blanche Négresse » a ébauché un vivant tableau des mœurs au cours de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934). Annie Desrois, Marie Chauvet, à travers sa trilogie « Amour, Colère, Folie », et « Les Rapaces » qui constitue « une peinture sans masque et gants de la dictature des Duvalier »[10].

Nadine Magloire (Le mal de vivre), Paulette Poujol Oriol (Le creuset, Le passage), Mona Guérin (Roye ! Les voilà, La pension Vacher, Mi-figue mi-raisin), Jacqueline Beaugé, Évelyne Trouillot (Sans parapluie de retour, Plidetwal, Rosalie l’infâme), « le poème d’Évelyne Trouillot monte ici d’une parole déchirée, est un acte plein de silence, de fissures, et laisse couler ses mots comme des bouquets de lumière »[11].

Ketly Mars, (Feu de miel, c’est une poésie où elle « exprime ses pulsions littéraires. Pour Kettly P. Mars, en poésie ou en prose, tout ce qui importe est la force du langage, le pouvoir de toucher l’autre », Saisons sauvages, L’heure hybride), Edwige Danticat (La récolte douce des larmes, Le cri de l’oiseau rouge), Farah-Martine Lhérisson, dont « Itinéraire Zéro », ne fait pas l’économie de la quête de l’autre… il y a cette tentation de l’ailleurs, ici ou ailleurs, n’est plus comme avant »[12].

Émmelie Prophète, Des marges à remplir, Sur parure d’ombre, « une poésie qui se lit à petite gorgée et invite à traverser les carrefours de tous les plaisirs » ; « dans la poésie de Prophète, il y a cette idéalisation obsédante de la ville… Quand il n’est plus question de ces lieux inventés, rêvés qui peuplent son imaginaire… Il s’agit bien d’une de Port-au-Prince »[13]. Kermonde Lovely Fifi, Cassés, « un recueil de poèmes fait de mots fragiles, d’espoirs éparpillés dans le vent des solitudes, d’amours volatiles »[14].

Jan J. Dominique (Mémoire d’une amnésique, Evasion), Maguy Ducé, Lilas Desquiron (Les chemins de Loko- Miroir, Joute d’amour), Yanick Jean (Recommencer Paule), dont la poésie reflète « l’impossible quête de l’autre moi-même »[15], Marie Célie Agnant (Un alligator nommé Rosa), Margaret Papillon (La Mal-Aimée, La légende de Quisqueya), Yanick Lahens (La petite corruption, La couleur de l’aube, Bain de lune).

Marie Alice Théard, dans une compilation réunie de 117 femmes haïtiennes, définit ce projet comme « le reflet de l’esprit du moment, une expérience collective génitrice d’une œuvre de grande liberté intellectuelle. Une centaine de femmes, pénétrées de toutes les couleurs, de toutes les joies… rendent à Haïti, la voie de nos silences sa densité de contrastes, son étonnante vitalité »[16].

Myriam Chancy, Thérèse Colimon-Hall, Odette Roy Fombrun, Viviane Gautier, Paula Clermont Péan, Marie Alice Théard, Deita, Edith Lataillade, Martine Fidèle (Double Corps), Stéphanie Balmir etc. constituent le terreau fleuri, représentent un relevé d’auteurs féminins, certes, non exhaustif, qui, à travers leurs productions littéraires ont une incidence autrefois, et aujourd’hui, dans le champ littéraire haïtien.

L’écrit au féminin : avenir

Une idée postule que rien ne peut arrêter la marche de la roue de l’histoire ! Aussi vraie, qu’elle puisse être, le compagnonnage du couple « femme-écriture » résulte de cette dynamique ! L’écriture ou la littérature des femmes intègre toutes les voies de l’institution littéraire, malgré les embûches. Les œuvres des auteurs féminins sont autant appréciées à la dimension des contradictions soulevées (les personnages de Marie Vieux Chauvet laissent voir les vieux démons tapis au fonds de nous-mêmes, l’arbitraire politique, les préjugés de classe, de couleur dans une société de ségréguée à l’extrême…(Cf Yanick Lahens), leur nouveauté et leur originalité ! La réception des textes, les prix glanés tant en Haïti qu’à l’extérieur ont contribué à renforcer cet élan et témoignent de la vitalité de la littérature portée par la gent féminine.

En fait, Christine Planté a dénoncé un état de fait constaté au niveau de la littérature du XIXe siècle en France et s’est emportée contre « la sévère justice de la société qui retranche » et a reproché cette attitude qui s’est « exercé de façon privilégiée sur les femmes ».

« La réflexion sur cet écart entre la présence de femmes écrivains dans la culture vécue et leur faible visibilité dans l’histoire littéraire… demande quelques éclaircissements préalables », argumente-t-elle ? Ce regard lucide jeté par Planté trouve son pendant dans le fait littéraire haïtien autour de la place occupée par la femme comme auteure/actrice à part entière.

Les écueils dressés sur le parcours des femmes écrivains s’ils se trouvent d’une certaine manière reléguée dans une sphère non visible, demeurent en soubassement, travaillent en sous-main, ne sont par conséquent victime d’aucun renoncement.

L’écrit au féminin doit poursuivre sa dynamique en évitant le terreau de la facilité du roman-feuilleton, du roman à l’eau de rose, de l’épanchement stérile du désir… Il doit s’inspirer d’abord de l’œuvre des aîné(e)s, pour pouvoir, ensuite, s’en démarquer.

Que le compagnonnage ne cesse pas, ne meurt pas, au détour du brillant chemin que s’ouvre largement à la parole des femmes. L’avenir y dresse la perspective heureuse et attend d’être labouré par les nouvelles plumes, rompues à la dimension de la tâche à abattre et des contradictions et des interactions sociales à interroger dans le devenir sociétal haïtien.

James Stanley Jean-Simon


Notes et Bibliographie :

[1] [2] Planté, Christine, La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique ?

[3] Reid, Martine, sous la direction de, Femmes et Littérature, une histoire culturelle, Coll. Folio essai, Gallimard , 2020.

[4] Narteau, Carole ; Nouilhac, Irène, Littérature française, Les grands mouvements littéraires, Librio, Mémo, 2010.

[5] Charles, Wébert, Kermonde Lovely Fifi, porteuse d’espoir, Legs et Littérature, janv. 2016, no 7.

[6] [7] Saint-Eloi, Rodney, Yanick Lahens : parcours et regard, interview (propos recueillis), Notre Librairie, no 142.

[8] Lahens, Yanick, Littérature Haïtienne, Problématiques, Notre Librairie, no 132, Littérature Haïtienne des origines à 1960, 1997.

[9] Doucey, Bruno, Terre de femmes, 150 ans de poésie féminine en Haïti, Paris, Bruno Doucey, 2010.

[10] Jean-Simon, James Stanley, Témoigner du présent : Lire Les Rapaces de Marie Vieux-Chauvet, p.130-132, revue Baobab, no 1

[11] ————- Lire « Sans parapluie de retour » d’Évelyne Trouillot, Plimay 2020

[12] ————- « Itinéraire Zéro » de Farah Martine Lhérisson : quête de l’autre et de l’ailleurs, Plimay, 2020

[13] Petit-Frère, Dieulermesson, Émmelie Prophète et Makenzy Orcel : d’un discours (inter) générationnel à une poésie de l’urbain, Legs et Littérature, janv. 2016, no 7.

[14] Charles, Wébert, Kermonde Lovely Fifi, porteuse d’espoir, Legs et Littérature, janv. 2016, no 7.

[15] Dominique, Max, Esquisses Critiques, Coll. Ruptures, Ed. Mémoire, 1999, p. 25.

[16] Théard, Marie Alice, Haïti, la voie de nos silences, créativité, complexité, Diversité, 117 femmes écrivent, Pressmax S.A, 1998, tome I, II, III.

Shread, Carolyn, Littérature Haïtienne en traduction, Legs et Littérature, Juillet 2014, no 4, Traduction, réécriture et plagiat, Legs édition.

Revue d’histoire littéraire de la France 2003/3 (Vol. 103)

Actualité littéraire, 1999-2000, oct-déc 2000.

Cairn.info, consulté le 5 août 2020

Wikipédia, consulté le 6 août 2020

Sunvariete, consulté le 6 août 2020

1 commentaire pour “La littérature féminine : un combat, une histoire, une autre façon de dire le monde”

  1. Avatar Yves-Mary Fontin dit :

    Excellent travail mon cher James Stanley Jean-Simon.

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