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Jour 3 : Plaidoyer pour la poésie féminine haïtienne


Créée à partir d’une paire de côtes ayant appartenu à Adam, la femme – à commencer par Eve pour aboutir à celle de nos jours – a toujours été considérée comme un être faible comparativement à l’homme. Même la Bible – ce qui était valable pour l’Ancienne Alliance – la faisait passer pour impure et même Saint Thomas d’Aquin, misogyne à outrance, l’avait taxée de souillure. Cette prédominance du sexe masculin sur le sexe féminin n’avait pas seulement consisté dans la morale chrétienne ; elle avait de sérieuses répercussions au niveau scolaire, dans les fonctions publiques, dans les liens conjugaux, dans la politique et dans les arts. C’est ainsi que les filles allaient moins à l’école que les garçons, que la majorité des postes était exclusivement tenue par des hommes, que c’étaient les époux qui touchaient les chèques de leurs épouses et que ces âmes sœurs n’avaient pas le privilège de se porter candidates dans les élections, de jouer sur les planches ni non plus de publier des œuvres sous leurs  vrais noms.

Cependant, si l’homme était plus dominant et nombreux dans la plupart des activités et surtout dans le travail bien avant la révolution industrielle (c’est – à – dire aux époques où les machines étaient  manœuvrées, pour une grande part, par les bras de ce sexe fort), il n’en demeure pas moins vrai, inversement, que le deuxième sexe, dès ces mêmes années, était quantitativement présent dans des usines de haute couture, de manufacture et de triage de céréales – encore davantage dans la cueillette des fruits et des légumes. L’influence de cet être a longtemps couvé dans sa sphère pour ensuite déboucher, peu à peu, sur des changements considérables quant à ce qui concerne les conditions de cette catégorie. Marie de France n’était-elle pas la première à jouer sur scène  sous aucun déguisement mâle ? Les Précieuses du XVIIème siècle, n’avaient-elles pas cherché leur liberté dans le sentiment ? Condorcet – intellectuel en politique du XVIIIème siècle – n’était-il pas le seul, de ce temps, à réclamer pour cette mère de l’Humanité l’égalité entière de ses droits ? Georges Sand n’était-elle pas la première à porter un pantalon ? Tout cela prouve combien ce sexe a évolué dans l’échelle sociale et mondiale. Mais, mis à part ces faits flagrants, il en existe d’autres que nous ne citons pas pour éviter toute extrapolation.

Du Moyen Age au XIXème siècle, la France littéraire avait  compté, dans son répertoire, plus d’écrivains que d’écrivaines. Les figures les plus représentatives de la poésie féminine française sont peut-être Anna de Noailles et Marceline Desbordes Valmore. Le XXème et le XXI ème siècles en ont vu naître bien d’autres mais la lecture – supplantée aujourd’hui par le Cinéma et l’Internet – diminue, quelque peu, l’engouement de nos contemporains pour le livre, partant une meilleure connaissance de certaines auteures.

Quant aux lettres haïtiennes, elles sont encore plus absentes de poétesses que ne le sont les lettres françaises. De l’Ecole des Pionniers au Mouvement indigéniste, l’histoire  de la littérature nationale officialise Marie Evangélique Virginie Sampeur pour l’Ecole Patriotique, Ida Faubert – fille du président Salomon – pour la Génération de la Ronde et, sans l’oublier, Célie Lamour, éponyme d’un lycée de la ville de Jacmel. Alors qu’il y a plusieurs romancières à l’heure actuelle, le genre poétique est représenté par une petite minorité de têtes, soit parce que trop de textes tombent dans les limbes de l’inédit ou parce que certains recueils de poèmes manquent de visibilité à cause qu’ils ont été publiés dans des Maisons de basse lignée. Alors, que faut-il en déduire ? –  La littérature du terroir a peu de producteurs en vue et aussi peu d’acheteurs. Tout cela est dû, des deux côtés, à des problèmes économiques assez critiques.

Les années 90 et 2000 sonnent pour les haïtiennes une ère de gloire autant dans les fonctions publiques et privées que dans le domaine de l’écriture. N’avons-nous pas une Evelyne Trouillot, une Farah Martine Lhérisson et une Kermonde Lovely Fifi ? N’y a-t-il pas une Emmelie Prophète, une Marie Alice Théard qui, dans des images rapides, suggèrent des idées en même temps claires et hermétiques ? Une Nahomie Saintima qui, dotée d’une concision naturelle, engendre une matrice significative dans un univers de mots étrangement courts ? Et, enfin, n’existe-t-il pas de jeunes poétesses comme Jessica Nazaire , Cherlie Rivage et Adlyne Bonhomme dont leur talent confirme l’avenir de la poésie haïtienne contemporaine ? C’est donc une émergence hors-pair que leur montée dans le cosmos littéraire de chez nous !

En fin de compte, il n’est nullement étonnant que le beau sexe fasse son avènement, avec fulgurance, à côté de la galaxie de la littérature masculine. Car ne disait-on pas « une art » pour « un art » jusqu’au XVIème siècle ? En outre, les divinités qui coiffent le théâtre, la danse, la musique et d’autres disciplines, ne sont-elles pas des déesses ? Victor Hugo, n’avait-il pas laissé entendre qu’il faut avoir un cœur plein de féminité pour être un grand poète ? Monsieur Roberto Barthélemy – professeur d’histoire et de Belles-lettres – n’avait-il pas toujours insinué que « l’art en soi est féminin » au cours des échanges qu’il entretenait, autrefois, avec nous ?

Il arrivera un temps où ces créatures – que cela ne fâche point les hommes – prendront le dessus, comme c’en est déjà le cas dans les Institutions modernes, dans ce combat contre l’existence et contre la blancheur du papier qu’est l’accouchement des pensées,- nuages obscurs  ou rayonnants de lumière qui assombrissent ou égaient notre atmosphère mentale. Et, pour conclure, Jeanjean Roosevelt, chanteur élitiste par classification, n’a-t-il pas, instinctivement, annoncé comme une prophétie dans une chanson dont le refrain n’est que ceci : « Donnons le monde aux femmes » ?

Bénito Moreau, écrivain et professeur d’histoire littéraire.

1 commentaire pour “Jour 3 : Plaidoyer pour la poésie féminine haïtienne”

  1. Avatar BERNHARDT DENISE dit :

    Merci pour cet article qui retrace l’histoire des femmes , à travers les générations . J’ai pensé à Colette ,que j’aime beaucoup ,elle signait ses premiers livres du nom de son mari WILLY par timidité, par la peur de briser un interdit . J’en ai deux exemplaires . J’ai aussi LES PLEURS de Marceline Desbordes Valmore ( 2ème édition ) La
    Comtesse de Ségur , née Rostopchine , dans l’inoubliable Bibliothèque Rose . et bien avant.Louise Labbé . Nous avons des grands noms et des oeuvres immortelles écrites par des femmes .Aujourd’hui on écrit en quantité , je ne sais si la qualité est au rendez-vous ?
    Merci à vous Benito Moreau .

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