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Jour 2 : Lire « Sans parapluie de retour » d’Évelyne Trouillot


La poésie, si elle se fait parfois prétexte, se donne à célébrer. Elle est par ailleurs douleur, elle est contestation, urgence. Et ce n’est que l’un des divers chemins qu’elle peut emprunter dans le cheminement vers le langage. Ainsi, le poète, dans son excursion à travers l’acte de dire, part-il, de l’effusion lyrique, peut-il interroger le monde qui bouge et donner une dimension épique à son texte. C’est l’âge complexe même du poème.

Dans la désolation où s’enfonce le monde, où les tempêtes naturelles et/ou sanitaires font la guerre au genre humain, devant la vacuité du temps ( insécurité, délabrement, précarité socio-économique…), le poète reviendra-t-il « Sans parapluie de retour » ? « Le temps fait mal à / la clarté nouvelle des choses » glisse dans son texte, la romancière de « Désirée Congo », comme pour signifier sans rature la rage du temps.

En effet, le poème d’Évelyne Trouillot monte ici d’une parole déchirée, un acte plein de silence, de fissures, et laisse couler ses mots comme des bouquets de lumière:

« Par la fissure d’une syllabe

Entre ta douleur et la mienne

Le silence tremble

Entre nos émois

Un pays s’enfuit »

De la douleur partagée face au drame du pays, il y a cette envie « amoureuse de vivre » dans le poème, de casser le silence ici.

Cet amour qu’Évelyne Trouillot porte en complicité à son autre (cf. emploi des adjectifs possesifs : ta, tes,ton) et des pronoms personnels (toi, nos,t’,) recoupe ce désir qu’elle partage pour le pays (« du besoin de se réveiller ici / d’y dormir aussi/ un jour), (« D’enfants amoureux de vivre ici/ et d’y mourir aussi / un jour, De toi et moi /Un pays affamé de gestes »).

Que restera-t-il du poème après avoir chanté l’amour et le monde qui nous entourent ? Si le poème demeure prétexte pour habiter notre part d’oubli, ces mots en part de solitaire, lorsque nous sommes seuls à méditer, vouloir arrêter le temps qui s’enfuit ? À laisser éclater les exclamations à la manière d’Alphonse Lamartine qui voit le temps se chausser de sabots de vents: « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices! Suspendez votre cours”¹, il ne demeure que le chant du poète dans l’éternité du temps qui court. Dans la quotidienneté qui file, fuit…

« Plus rien ne demeure

si ce n’est ton haleine

aux alentours de mon rire » (p.9)

Concédons l’amour – chez Évelyne Trouillot paraît un désir décomplexé, anonyme, miné de désespoir mais que n’effraient point les fissures ou les brûlures :

« Qu’importe à mon désir

les noms et les brûlures?

Ni femme ni homme

le besoin générique de t’aimer

m’emplit de lumière désespérée » (p.15)

Ailleurs dans « Sans parapluie de retour » la poétesse veut profiter de l’instant, de l’amour. L’amour carbure à haute voile quand elle proclame en/vers et contre tous :

« Désormais le temps

Sera couleur du chant nouveau

De tes doigts

Lumières de tes lèvres

Sur mes paupières » (p.51)

Où jette-t-elle d’une manière lucide, ces vers aux riches assonances (i, e) et allitérés par les sons (s) et (r) :

« mon amour

faut-il survivre si la vie se déchire

par ce dont elle respire ? » (p.59)

Et de conclure :

« Je déclare toutes saisons absentes

Hors ton parti pris de tendresse »

Le livre de poèmes « Sans parapluie de retour » déroule un champ lexical où le désir amoureux couplé au drame quotidien vécu ici, met en lumière un amour à la limite du tragique (si le mot n’est pas trop fort). En fait le lexique du désir (tendresse, amour, aime, tendres, lumières de tes lèvres…) parcourt le texte, (un amour qui vit entre la peur de se confier, la difficulté de trouver les « mots toujours attardés »). Le drame quotidien du pays natal y trouve également son cours (un pays affamé de gestes bleus, ta Grande Anse nos colères, un pays s’enfuit, bras rouges tendus de flamboyants ininterrompus, où la vie s’accroupit…) traduit  la confluence entre le chant amoureux et cette envie de dire l’ici qui habite Évelyne Trouillot, tel un os que l’on ne parvient pas à détacher de la chair.

« Et tant de fois adieu

mille fois le retour »

Trouillot fait corps à son poème.

James Stanley Jean-Simon

Références bibliographiques :

¹) Lamartine, Alphonse: Le lac, Méditations poétiques, 1820

Castera Georges, Pierre Claude etc, Anthologie de la littérature haïtienne, un siècle de poésie. 1901-2001, Mémoire d’encrier, 2003

Trouillot, Évelyne, Sans parapluie de retour, 2002

Trouillot, Lyonel, Évelyne Trouillot : d’écriture et d’engagement citoyen, Le Nouvelliste, jeudi 4 juin 2020, no 41073

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