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Jour 15 – Evelyne Trouillot : pour une poétique de la brèche


Comment conjurer l’aspect fatalement irrévocable d’une catastrophe, quand celle-ci est venue frapper au cœur même de la patrie natale, sinon peut-être en redoublant d’amour à travers un chant blessé – celui qui se devine à travers « la fissure des mots » – mais puissant pour l’île meurtrie et tant aimée ? 

Le recueil « Par la fissure de mes mots » d’Evelyne Trouillot s’ouvre ainsi par une véritable déclaration d’amour pour Port-au-Prince où il n’est pas question de laisser la moindre place à la résignation. Cette blessure, cette marque, cette « fissure » qui resteront inscrites à jamais ; le langage lui-même en est porteur et c’est aussi par lui que se déverse toute l’eau de la mémoire nationale. Dans « L’errance devenue chair », on peut lire ainsi :

« Je bois ma terre

par la fissure de mes mots »

Dans le même poème, on peut aussi lire :

« bris de bleu

en convalescence

brins de rêves

égarés entre ma paupières et

l’incertitude de la mer »

Il y a bien encore matière à rêver et à nourrir les fantasmagories poétiques. Si la prière de la poétesse se formule dans une sorte d’attente inexorable, dans un désir de rémission, les rêves apparaissent comme le trait d’union qui lie le regard de la poétesse à l’objet même de sa contemplation, cette mer incertaine où il semble bien plus facile de sombrer en ses profondeurs que de voguer quiètement à sa surface. L’errance est bien palpable et a pris corps dans la chair même du verbe. 

Dans « Larmes bleues », la poétesse formule ce commandement : « le poème refuse de dire adieu », comme il se refuse à oublier ou à oblitérer. De même, il se retrempe à la source de « couleurs nouvelles » là où les « syllabes s’éparpillent » et où « les chansons se glacent ». Façon pour lui de « calfeutrer la douleur », mais aussi de continuer à chanter la beauté invincible et de nourrir l’espérance dans le cœur de ceux qui ont survécu et de ceux qui viendront à leur suite. 

« Secousses » vient rappeler l’ampleur de la catastrophe quand la terre elle-même a soulevé les « cœurs », les brisant pour la plupart. Elle a pour effet de tout laminer et de tout déchirer avant de disperser « les mille morceaux » aux quatre vents. Entre « décombres et étoiles », il devient difficile de faire la distinction, tant il est vrai que les astres semblent s’être eux-mêmes détachés du ciel, sous l’effet des secousses, pour se mêler aux ruines apocalyptiques. Et pourtant, il ne s’agit pour la poétesse de se lamenter ou de ressasser autour de ce qui a eu lieu. 

Si l’histoire du pays est certes « frémissante », elle n’en est pas moins sertie d’une émeraude de feu qui rappelle sa grandeur, sa « beauté », et sa force. Le poème « un jour » chante ainsi les possibles et les espoirs vivaces. Il figure un temps rêvé où la poétesse se serait défait de tous ses liens d’appartenance – filiaux, corporels – au-delà même de la naissance et de la mort. Tout comme il est aisé d’y lire le vœu de renaissance formulé pour une île qui est son plus haut amour. 

En définitive, la poétesse nous invite à nous dessaisir de tout pathos pour mieux voir resplendir l’éclat d’amour qu’elle manifeste à travers chaque poème pour son pays. Sans jamais se résigner au pire, elle prouve que la poésie possède une force de conjuration qui aide à surmonter les pires épreuves. Haïti, patrie mythique aussi bien que réelle, nous est donc ainsi restituée à travers ce long chant d’amour qui brûle d’un feu aussi incandescent qu’immortel.

Julien Miavril

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