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Jour 11 : « Une âme nationale » et autres poèmes de Lidija Dimkovska


La Quinzaine de la Poésie Féminine est une série d’activités virtuelles visant à valoriser la création littéraire des femmes, notamment la poésie à travers le monde. Pour ce onzième jour de ce grand festival, nous vous invitons à découvrir Lidija Dimkovska, poète, nouvelliste, et traductrice.

Traduit du macédonien par Harita Wybrands

Une âme nationale

Depuis que mon frère s’est pendu avec le câble téléphonique 

je peux lui parler au téléphone pendant des heures. 

Le bouton est toujours appuyé sur Voice

afin que ses mains soient libres

pour coller des affiches sur les poteaux du Très-Haut 

et pour qu’il puisse m’exhorter au débat ardent sur le thème : 

Est-ce que l’âme est nationale ?

Tremblant d’émotion, nous cherchons ensemble, 

moi, ici-bas, lui, dans l’au-delà.

La science a prouvé que l’âme russe, par ex. n’existe plus, 

que celui qui rêve des anges, les écrase dans la mort comme une ombre.

Peut-être existe-t-il une âme turque, râle mon frère dans le combiné, 

car chaque matin il écoute le grésillement de la théière de Nazim Hikmet

avant qu’il roule le petit chariot de gevreks

jusqu’aux portes de la terre. « Je vais t’en acheter un pour la paix de ton âme ».

Et puis, essoufflé, il se tait. Et nous cherchons alors l’âme macédonienne

sur les plaques d’immatriculation du chemindieu Est-Ouest

dans des boîtes en carton portant l’inscription « N’ouvrez-pas ! Gènes ! »,

chargés sur le dos de cadavres transparents.

Mais tu ne peux te reposer sur des cadavres. 

Les cadavres sont des immigrants illégaux, 

avec leurs organes gonflés ils s’introduisent dans les pays des autres,

avec leurs cavités et les pointes de leurs os

ils creusent leur dernière tombe.

Ils provoquent là-bas la dernière rixe

pour les cieux nationaux

et pour l’âme qu’on ne possède plus.

Il y a toujours plus d’hommes sans âme, d’âmes sans nom.

Dans l’autobus, ils ne se lèvent pas, les uns sans les autres ils vont au loin, 

ils se cherchent par des intermédiaires, mais ne se rencontrent pas.

Les nations se cassent des œufs sur la tête. 

Mon frère désespère. Moi, je deviens A-nationale.

Le câble téléphonique qui nous relie

brouille les mots à cause de ma main moite,

il ramène le téléphone contre le mur et le rentre dans la prise.

Pourquoi pour les malheureux de l’au-delà

n’ouvre-t-on pas une ligne SOS gratuite ? 

Pourquoi n’ai-je jamais appris à arrêter quelqu’un sur son chemin vers la mort ? 

Moi aussi, tout comme mon frère, depuis ma naissance, je coupe les cheveux en quatre, 

une révélation à tout prix, la défiguration du sens.

Et les âmes des êtres qui coupent les cheveux en quatre

finissent de trois façons : pendues à un câble téléphonique, 

dans le corps des poètes ou bien, l’un et l’autre.


L’écho

Sous la maison primordiale 

l’écho nous revenait de ce monde-ci,

en survolant le cognassier, les colliers de feuilles de tabac

et le raki dans le chaudron,

il nous apportait les salutations de nos proches. 

Nous étions tous encore en vie alors.

La vessie des jeunes bêtes égorgées

était le ballon le plus résistant du monde, 

la soupe faite avec le vieux coq 

pas même les cochons ne voulaient la manger,

au fond de la marmite à savon 

parfois apparaissait un arc-en-ciel. 

Les cultures mondiales résonnaient 

sur Radio Macédoine, Troisième programme, 

dans la pièce qui sentait la citrouille cuite

et des bas séchaient au-dessus du fourneau

où ma grand-mère m’avait tricoté un gilet en laine

commode pour toutes les saisons de l’année.

Lorsqu’il devint trop petit, je suis partie dans le monde

et j’y ai vécu noir sur blanc,

mêlant le sang à l’eau, 

je n’ai pas même senti à quel moment il s’est transformé en salive,

tout comme la maison primordiale

avait été d’abord une demeure

puis un bien avec un taux d’imposition

puis une ruine en litige juridique.

Maintenant, sous la maison, nous crions et crions, 

mais l’écho revient de l’autre monde,

en survolant les tombes et les tas de fumier

il ne nous renvoie que des salutations de nous-mêmes. 


Liberté

La liberté dans l’ascenseur du monde

appuie toujours sur le mauvais bouton C :

au lieu du rez-de-chaussée, elle descend dans la cave,

alors que devant l’ascenseur se tiennent des voleurs masqués

qui lui donnent des claques et des coups de pieds,

ou des maniaques grimaçants aux pantalons baissés 

ou encore, des agents de sécurité qui lui pincent les fesses

lorsqu’elle se retourne vers l’ascenseur

qui en grinçant s’élève déjà vers le haut,

et alors tous lui attrapent les seins,

lui tirent les jambes pendant qu’elle se débat

et se traîne ecchymosée en prenant les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée

où des enfants avec des cartables

attendent que l’ascenseur descende du dernier étage. 

« Regarde un peu de quoi elle a l’air ! », se chuchotent-ils à l’oreille, 

ils montent par l’escalier dans leurs appartements et s’y verrouillent, 

ils craignent la liberté 

ils ont peur qu’elle ne se rue sur leurs portes, 

qu’elle ne s’étale sur leur seuil, 

qu’elle ne leur demande par hasard de l’eau, du pain, ou un lit. 

Et ils ne savent pas que la liberté dont ils jouissent

se mesure par les tasses qui leurs restent du service à thé

dans les musées juifs du monde entier, 

ils ignorent que les mers ne rejettent pas seulement des coquillages, mais aussi des hommes. 

Ils ignorent que le bourreau devient victime lorsqu’il la décapite 

et que la victime devient bourreau lorsqu’elle l’oublie. 

Ils ignorent que la cognée est toujours branlante 

et avant de donner son coup, s’abat directement sur tes doigts, 

ils ignorent que c’est cette même liberté 

qu’on leur enseigne durant leurs cours d’histoire, 

et que le train sur la voie ferrée à côté écrase si facilement, 

que cette liberté dont ils jouissent dans leur vie

n’est qu’une nappe blanche qui recouvre un gouffre noir 

tout comme le placenta d’une parturiente

d’où ils sont sortis, 

mais certains ne deviendront libres 

qu’à l’instant de leur mort. 


À PROPOS DE L’AUTEURE :

Née en 1971 en Scopje, Macédoine, Lidija Dimkovska est poète, nouvelliste, et traductrice du roumain et slovène en macédonien. Elle a publié six recueils de poésie et trois nouvelles, traduits dans plus de 20 langues. Elle a été récompensée par le Prix macédonien de poésie, le Prix allemand Hubert Burda, les Prix roumains Poesis et Tudor Arghezi, et le Prix européen Petru Krdu. Ses recueils de poèmes ont été sélectionnés pour le Prix allemand Brucke Berlin, pour le Prix américain du livre le mieux traduit et pour le Prix polonais du poète européen de la liberté. Elle a édité une anthologie de jeunes poètes macédoniens, une anthologie de la poésie contemporaine slovène en Macédoine et une anthologie des écrits des minorités et immigrants en Slovénie. Elle a participé à de nombreux festivals internationaux de littérature. Depuis 2001, elle vit à Ljubljana (Slovenie). Elle écrit en macédonien.

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