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Jour 10 – « Itinéraire Zéro » de Farah Martine Lhérisson : quête de l’autre et de l’ailleurs


Qui dit qu’écrire est un partage, que les mots forment une passerelle vers l’autre ? Lire est quête de soi dans le projet de l’autre, de l’écrivain. Le lecteur se cherche et y finit souvent par se retrouver. Tzvetan Todorov souligne dans « Poétique de la prose »[¹] que deux lectures d’un même livre peuvent produire deux récits différents puisque le lecteur cherche à reconstituer l’univers de l’œuvre dans son imagination réciproque. Cette réappropriation, « cet univers transformé » alloue parfois des significations nouvelles à l’œuvre.

L’écrivain, en effet, dans son projet littéraire, part souvent à la quête de l’autre. Dans le poème, cette envie de retrouver l’alter se trouve alors démultiplier. Elle trouve sa pertinence et sa permanence en raison du « je » intime ou lyrique ; lequel fait, ipso facto, appel à un « tu/vous ». Le  « je/moi » entérine même de manière implicite la présence du « toi/tu ».

« Itinéraire Zéro » de Farah Martine Lhérisson, poétesse récemment assassinée à Port-au-Prince, à côté de « cette quête perpétuelle du moi multiple, de son « enchevêtrement dérisoire », (qu’) elle a choisi non pas de décrire, mais de la vivre, comme le dit Webert Charles dans son article « Farah Martine Lhérisson ou l’art de vivre le poème »[²], le recueil de poèmes « Itinéraire Zéro », d’une part, ne fait pas l’économie de la quête de l’autre, le « je » énonciateur formule la présence d’un énonciataire « tu ». D’autre part, il y a cette tentation de l’ailleurs, ici ou ailleurs, ressemble-t-il, n’est plus comme avant. Farah Martine Lhérisson serait-elle prémonitoire, dans l’acte de dire le poème ?

Itinéraire Zéro : quête de l’autre 

« Je m’écorche de miroirs et de villes traversées au rythme de ton souffle à toutes frontières alpines un cœur différent tes passes d’eau tes rivières et galets »

Ici la poétesse parle de voyage, de « villes traversées »  au « rythme » du « souffle » de l’autre. La traversée n’est nullement heureuse puisque Lhérisson sort écorcher (je m’écorche de miroirs). Mais ce voyage laisse le « cœur » de l’autre « indifférent ». La quête complice de l’autre alors demeure inassouvie.

Ailleurs, Lhérisson, dans cette course vers l’alter retrouve « cet amour plein de portes et de coordonnées ». Le désir de l’autre semble figé, « parallèles en itinéraire d’ailes tes pas ». Des parallèles ne se rencontrent jamais, même dans l’éternité. Alors, le désir de l’autre butte sur l’inconnu des lendemains. « À chaque jour suffit sa peine » déclare l’Évangile, car demain porte sa charge personnelle.

« demain encore, il n’en demeure que le temps des pays parallèles en itinéraire d’ailes tes pas sur le plancher d’occasion ce nous étalé dans le tumulte indécent il n’en demeure que cet amour plein de portes et de coordonnées »

Plus loin, jette-t-elle :

« Dis-moi à grands coups d’espace le crissement de ton corps qui s’effeuille nudité des songes »

On ressent à travers ce trope « nudité des songes », le vide qui grossit, s’effeuille, déplume.

Quête de l’ailleurs

« Je me recroqueville comme un fœtus qui a froid toute ma terre et mes seins prophétisent la migration entre sève et fruit »

L’auteure d’Itinéraire Zéro sent monter en elle le recul, elle se blottit comme un fœtus qui a froid, (a peur, le rapprochement n’est pas trop loin), elle sent monter la fragilité de l’être humain. Elle voit la migration frapper à la porte. Était-elle devineresse? 

Le terme de la migration/exil demeure un thème récurrent dans la littérature haïtienne que Lhérisson affirme avec lucidité : « toute ma terre et mes seins prophétisent la migration », elle part d’un constat et d’une prémonition. Constat, d’une part, puisqu’elle a vu le peuple risquer sa vie et son avenir sur de fragiles esquifs, au temps noir du coup d’État du 30 septembre de Raoul Cédras (1991-1994). Prémonition, d’autre part, en tenant compte de la fuite des forces vives de la nation vers les territoires de l’Amérique du Sud.

« Recommencer  mes vies d’autrefois 

ailleurs à nul autre pareil  tout est à reconstruire ».

La tentation de l’ailleurs, depuis cette dernière décennie (2010-2020), a pris sa vitesse de croisière chez les jeunes. Notre jeunesse, devant la faillite des autorités, a choisi de recommencer la vie ailleurs. Mais la poétesse, dans sa lucidité cloue péremptoirement « ailleurs à nul autre pareil/ tout est à reconstruire ».

« Et puis il y a ces draps qui font glisser

mes souvenirs cette lampe de chevet s’en va mais… reviens 

je la veux l’image du tableau d’en face 

je la porterai en écharpe »

Devant la déchéance qui élit domicile ici, elle proclame :

« elles se sont perdues mes croisières »

En situation d’énonciation, le « je » de Farah Martine Lhérisson dialogue avec son destinataire. On perçoit sa présence par l’emploi du pronom personnel « nous » par exemple, et des adjectifs possessifs « ton, tes, ta … ». Il y a les impératifs qui renforcent la place du destinataire : reviens, dis-moi. 

Un champ lexical qui enfonce dans un croissant désenchantement parcourt le poème, paru aux Éditions Mémoire en 1995 : perdues, cette lampe de chevet s’en va, glisser mes souvenirs, ailleurs à nul autre pareil, recroqueville, amour plein de portes, tumulte, écorche, cœur indifférent, nudité des songes, s’effeuille. Le titre même du recueil révèle tout du projet de Farah Martine Lhérisson « Itinéraire Zéro ». Il n’y a pas mieux comme désenchantement. Pas d’issue.

James Stanley Jean-Simon


Notes :

[¹] Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, Seuil, 1971.

[²] Charles, Webert, Farah Martine Lhérisson ou l’art de vivre le poème, in Le Nouvelliste

Laroc, Phew, Farah Martine Lhérisson, poétesse phare de la littérature haïtienne, et son mari assassinés, 26 juin 2020 Kariculture.net

Lhérisson, Farah Martine, Itinéraire Zéro, Éditions Mémoire, 1995.

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