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Jean Jacques Pierre-Paul : « Je ne me pardonne pas d’avoir laissé mon pays»


Illustrateur, poète, traducteur et médecin haïtien formé à Cuba, résidant au Chili depuis près de dix (10) ans, Jean Jacques Pierre-Paul, auteur de plusieurs recueils de poèmes dont « Delirium Poetum », est ce passionné d’écriture submergé dans les eaux profondes de la poésie. À travers cette rubrique Entretien sur Plimay, qui consiste à donner libre cours à l’effervescence de la parole, Jean Jacques, nous expose ici son discours sur la poésie, nous parle de l’exercice de sa profession de médecin et de poète, mais aussi de la difficulté de vivre l’exil et la nostalgie de sa ville natale, à savoir Jacmel. Explorons donc ensemble les contours et les détours de l’univers de ce « poète de l’errance ».

Plimay : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, qui est Jean Jacques Pierre-Paul ?

Jean Jacques Pierre-Paul : Je salue chaleureusement toute l’équipe de Plimay ainsi que ses lecteurs. Je suis Jacmélien et Jacméliste, né dans un petit village appelé Bréman, sur la route de Meyer à quelques kilomètres de la ville. Issu de la paysannerie, ancien élève de l’École Nationale de Meyer et du Lycée Pinchinat ; mon lycée poétique qui a profondément marqué mon adolescence et ma relation avec le langage du monde. Médecin formé à Cuba, écrivain et poète, je m’amuse aussi à illustrer mes poèmes avec des dessins, peintures (il y a un peintre qui dort chez tous les Jacméliens). Installé au Chili il y a environ dix ans avec ma femme et mes deux enfants, je m’arrange pour être médecin, écrivain, poète, époux, père, illustrateur et traducteur. Le temps pour moi est un monstre que j’essaie de tromper.  
Je ne sais pas si ce qui vient d´être dit me définit réellement. L’existence est le plus souvent une définition qui vient des autres. Mais parfois, on sait réellement qui on est. C´est le temps qu´on passe avec soi-même qui révèle une approximation de ce qu’on est.  Mais je peux vous assurer que je suis un être en évolution, avide de poésie et de tendresse.

P. : D’où vient cette passion pour la poésie ? Quel est le rôle de la poésie dans la construction d’une vie ?

J.J.P.P. : J’ai découvert la dimension poétique sur les bancs du vieux Lycée Pinchinat et grâce à des heures passées face à la mer, dans la bibliothèque municipale de ma ville. Il y a aussi plein de petits évènements quotidiens, simples, ayant marqué cet engouement pour la parole poétique.

Peu à peu la poésie  est devenue pour moi aussi vitale que l’air. Je poursuis la forme poétique de toute chose. Pour moi, c’est la connexion sublime avec le tangible et l’intangible, la parfaite connexion entre les choses. C’est la preuve la moins réfutable que le monde existe. C’est aussi la preuve qu’il n’existe pas. Ma relation avec l’existence passe surtout par un irrésistible besoin de poésie. La  parole profonde, nécessaire qui me retient quand la course vers le matériel m´absorbe.    
La poésie est impossible à définir car elle représente l´indicible, la forme silencieuse du langage. Je suis convaincu que je suis né muet et c´est grâce à la poésie que j’ai appris à parler. Ici je fais la différence entre la poésie présente dans toutes les formes de vie qui se traduit en une forme de vie pour certains, et le poème qui est pour moi un événement qui s’enregistre tout seul. Un acte de transformation après lequel on n’est plus le même. Chaque poème nous met en face du monde. Le poète n´écrit pas sans se déshabiller et une fois nu face au miroir, face au monde il n´est plus le même.  Chaque poème contient un certain degré d’inquiétude et d’incertitude qui nous pousse à une continuelle observation. Compléter et vivre l´instant aussi insupportable qu’il soit, telle est la tâche du poème. La particule du monde nous remplit, aucune réalité ne peut nous plonger dans le mutisme.

P. : Monsieur Pierre-Paul, vous êtes médecin dans un pays étranger, à savoir le Chili, mais vous vous construisez parallèlement, une carrière d’écrivain dans les médias et les journaux chiliens.
Que représente pour vous, l’exercice de ces deux professions loin de votre pays d’origine ?

J.J.P.P. : Je crois que j´ai pu mener ces activités parallèlement parce que je suis un poète quotidien, j´essaie de vivre connecté avec la beauté multiple du monde. Rester ouvert à la vie me permet d´écrire des vers tous les  jours, dans n’importe quelle circonstance, même le temps de recevoir le patient suivant suffit pour écrire un vers ou terminer un poème. De retour chez moi après le boulot, c’est aussi un moment vital pour moi, où je descends vers les bas-fonds de l’existence pour en extraire quelque chose digne d´être écrit ou raconté.

Je lis aussi de la poésie tous les jours. Je ne cesse pas d’être poète quand je travaille comme médecin. Je suis poète dans toutes les circonstances de la vie. C´est la dimension poétique des choses qui me permet de supporter la réalité.

Le fait d’avoir été dans l´obligation de laisser mon pays pour m´installer dans une autre terre enrichit mon horizon mais pas sans douleur. Je pleure encore. Je suis de ceux qui ne partent pas sans revenir tous les jours. Ma ville ne sait pas mon nom, mon pays me hante. Ici ça va mieux sur le plan professionnel et littéraire. J’ai une voix, une place dans le champ farouche de la littérature chilienne et latino-américaine. Mes textes sont publiés dans des revues importantes et je suis sollicité partout. Il y a même des revues italiennes qui m´ont interviewé, consacré des articles à mon œuvre, traduit et publié mes poèmes. Actuellement, on rédige une thèse sur « l’errance poétique » présente à travers mes livres dans une université chilienne. Ce n´est pas facile de représenter la poésie haïtienne dans un pays avec une si grande et forte tradition poétique comme le Chili. Néanmoins je ne suis pas le seul poète haïtien évoluant ici. Il y a d’autres jeunes poètes très talentueux comme Makanaky Audain, Joseph Belcariño, Marckenson Jean-Baptiste, Tondreau Marckenson, Ricardo Auguste, etc. Nous avons déjà réalisé, en Décembre 2018, la première édition du festival de poésie haïtienne à Santiago du Chili qui fut un succès  sur tous les plans. Inoubliable ! Le thème était : « Voix sans Frontières » premier bloc et « Seul l´amour est beau » deuxième bloc. Nous avons pensé réaliser la deuxième édition en Juin 2020 mais l’émergence sanitaire nous oblige à tout repenser. 

P. : Vous êtes auteur de plusieurs livres, dont DELIRIUM POETUM, qui se veut une démystification du silence et de l’infini. À travers cet élan poétique qui vous anime, qu’entendez-vous par ces termes, dont nous ignorons la portée sémantique ?

J.J.P.P. : Je dois préciser que « Delirium I » est une simple introduction. Dans « Delirium II » le sujet est traité avec la profondeur qu’il mérite. Je compte l´étendre sur cinq (5) volumes. 
Oui, une démystification du silence, de l’errance et de l’infini par le délire. Toute réalité est périlleuse. Il n’y n’a que le délire (poétique) qui puisse nous sortir de la prison de ce monde faussement réel. L’expression avait pour but de représenter le délire poétique dans l’effort de dire le silence. J’aime la poésie de l’indicible. Car nous croyons fermement que le silence n’existe pas : tout parle autour de nous, tout est vibration,  tout est langage et signification. Nous ne pouvons pas apprendre le langage des choses sans appréhender sa signification. Le silence ne peut pas exister là où tu parles, là où le langage est la principale source de paradis. Et l’infini offre une opportunité de marcher. La capacité de faire de l’infini une finitude est aussi une  bonne manière d’affronter les défis de la vie. Je ne crois pas au silence des choses. Je ne supporte pas le silence qui ne sait pas parler. La vie n’est pas compatible avec le silence absolu. Et j’arrive jusqu’à être convaincu que mon silence s’appelle poésie. Comme l’errance est ma demeure je voudrais faire de l’infini un poème à la portée de mon destin. Je voudrais que le sang du soleil coule entre mes doigts jusqu´à me transformer en errant. Cette douce errance qui consigne la fragilité de l’être. Je voudrais consacrer toute ma voix à dire l’espérance. Défendre ma folie jusqu’à m’inventer une autre fois. Chaque vie est un délire admirable ou pas. 

C´est un thème qui parcourt tous mes livres de poésie, me passionne. L’errance serait alors cette impossibilité de rester tranquille, une sorte de gravité interne. Donc elle nous épargne de la cruauté du destin (tout destin est cruel), l’errance nous aide à défier le destin, car le destin c’est ce qui nous arrive durant notre voyage mais notre destin c’est ce que nous faisons de ce qui nous arrive. Pour moi l’errance est un voyage à l’intérieur du voyage.

Quand j´écris c´est tout mon corps qui saigne et un homme blessé ne peut pas cacher son âme. Parfois délirer est le seul poème qui soit à la hauteur de la réalité humaine.  Comme chez l´homme tout est périssable, je voudrais habiter l’absence comme une dernière ville dans laquelle le besoin d’écouter se fait sentir. La poésie serait avant tout l´art d’écouter, l´art d´errer vers l’autre. 

P. : À lire vos livres, on voit le reflet d’une œuvre imprégnée d’humanisme et d’aspirations pour un monde meilleur. Croyez-vous effectivement au progrès de l’humain et à la fraternité des hommes sur la planète ?

J.J.P.P. : Oui il y a une quête d’humanité dans ce que j’écris. L’espoir d’un monde meilleur est aussi important pour donner plus de sens à ma lutte. Je crois que l´humain doit résister à toute forme de déshumanisation s´il veut révolutionner son existence. Et la beauté c’est cette résistance contre cette déshumanisation.

J’ai opté pour un humanisme écologique. La conscience écologique est importante et fondamentale pour comprendre tout ça. Ma mère m’a appris que la terre est un être vivant et que les arbres sont des structures de santé publique et de bien-être collectif.

L´humanisme est porteur d’une question esthétique. En réalité tout ce qui nous rend plus humain est beau. Moi je voudrais être chaque jour un peu plus humain.

P. : Selon Cinto Vivier, aucun poète ne peut se comprendre sans le tissu de circonstances dans lesquelles il est né. Vous avez laissé votre pays pour vous installer au Chili. Avez-vous regretté quelque chose? Qu’est-ce ce qui vous a le plus manqué ?

J.J.P.P. : Je souffre toujours d’avoir été obligé de partir, de laisser ma terre pour réaliser quelques rêves. Je deviens peu à peu un homme habité par l’absence. J’aurais voulu réussir dans mon pays, dans ma ville, accompagné de mes gens. Même si je fais la différence entre plusieurs types de migration. La migration bidirectionnelle m´intéresse aussi. C’est-à-dire la capacité de me déplacer vers l’autre et vers moi-même en même temps. Migration profonde, dit-on ! Parmi tous les exils, toutes les migrations, le déplacement physique est le plus douloureux, le plus brutal. Je ne me pardonne pas d’avoir laissé mon pays, je ne me pardonne pas d’avoir laissé ma ville.

Quant à l’affirmation de Cinto Vivier, je dirais que dans toute poésie, il y a un défi de langage qui est universel et qui surpasse tout besoin, tout désir d’être compris. Les circonstances dans lesquelles je suis né ne sont pour moi qu´un beau prétexte pour défier le silence, détourner les bruits du monde. Ici quand je lis un texte et que je dis goudougoudou, les lecteurs spectateurs me comprennent sans me demander d´expliquer. La question à se poser est jusqu’où l’on peut pousser son discours, car toute circonstance est porteuse de discours. La porte d´entrée dans la littérature est la parole comme acte de palingénésie.

P. : Issu de Jacmel, ville réputée pour ses attraits littéraires, artistiques, et baptisée ville touristique par l’UNESCO, comment la voyez-vous aujourd’hui, cette ville laissée si longtemps ?

J.J.P.P. : J’ai toujours dit que si l´amour était une ville, il s’appellerait Jacmel. Ce n’est point par vanité. On peut entretenir une relation amoureuse avec une ville. Je ne peux pas laisser une ville qui m´habite, c’est trop douloureux. Certains disent que quand on aime quelque chose, on doit aimer aussi la distance qui nous sépare de cette chose. J’essaie de transformer cette distance entre moi et ma ville natale en un poème sans fin. Je vois la ville moins gaie, moins propre et moins poétique, moins solidaire, moins fière, moins optimiste. Il n’y a plus de jeunes lycéens publiant leurs poèmes sur les murs de la ville, sur les portes de la ville comme on expose une rage, une envie de dire. Jacmel doit reconnaître que ce sont ses propres fils qui l’étranglent, la dévalorisent. La nostalgie est le fait que le passé est plus alléchant que le présent. Je rêve d’y retourner. Je vis avec l´espoir d’organiser à Jacmel la plus grande fête de poésie et d´artisanat jamais réalisée dans les Caraïbes.   

P. : Quelques mots à l’endroit de cette nouvelle génération de poètes haïtiens vivant en Haïti?

J.J.P.P. : Écrire, non seulement pour dire et être compris, mais aussi pour défier le langage du monde. Celui qui écrit ne devrait être jamais satisfait du langage du monde. Faire de la poésie une façon de vivre et le poème viendra tout seul.  Soyez avides de beauté ! « Il n’y a d´équilibre que dans la beauté » , dit Saam, personnage principal de mon prochain roman. Parfois l’abîme est aussi une porte.

P. : Des projets de publication ?

J.J.P.P.  :  Oui, actuellement, j’ai trois grands projets : 1) rééditer mes six (6) livres publiés au Chili dans une version bilingue. Je suis en discussion avec des éditeurs sur le projet. 2) Publier cette année mon prochain livre : « Si j´existais/Poésie de l’inexistence ». 3) « Deliruim II » : mon premier roman poétique qui raconte la rencontre d’un jeune lycéen avec un fou de la ville. Une rencontre qui va transformer sa vie et sa vision du monde extérieur.

Propos recueillis par Davastruc Jean-David Bruno

1 commentaire pour “Jean Jacques Pierre-Paul : « Je ne me pardonne pas d’avoir laissé mon pays»”

  1. Avatar Vixamar dit :

    Excellente interview Jean Jacques Pierre-Paul ! J’ai pris le temps de te lire et je ne m’empêche pas de faire une petite critique. Je retiens ici:” Le fait d’avoir été dans l’obligation de laisser mon pays pour m’installer dans une autre terre enrichit mon horizon mais pas sans douleur. Je pleure encore. Je suis de ceux qui ne partent pas sans revenir tous les jours. Mon pays me hante”. Pourtant, le poète nous lâche sans aucune nuance d’avoir laissé Haïti et non pas sans remords. A la lumière de ces lignes, le contraste semble est probant. Comment abandonner un pays qui ne n’existe pas ni sur papier ni dans le réel ( pour répéter notre premier ministre ) et témoigner se sentiment de nationalisme et de patriotisme outrancier ? Mon pays me hante, dit-il. N’y-a-t-il pas ici une exagération par rapport à cet abandon dont il confesse ? Voilà une question qui mérite une attention sans passer toute une journée pour y répondre ! Chacun est libre d’y répondre selon son propre jugement. Mais moi je trouve qu’il est impossible d’abandonner sa terre natale peu importe la distance qui nous sépare et les raisons de éloignement, qu’il soit définit ou temporaire. Par le fait même que le poète admet que le pays lui hante indique une relation mutuelle indissociable à moins que je m’abuse. Autre remarque, le poète rêve à un progrès de l’humanité et l’avènement d’un monde meilleur. Là, je suis en quelque sorte d’accord avec lui puisque le rôle de la poésie consiste également à faire rêver. Et à ce qu’il paraît, il n’y a personne qui a été morte pour avoir trop rêvé. Mais selon les experts en escathologie classique l’avènement d’un monde meilleur et d’un progrès de l’humanité est la plus grande utopie. Je ne veux même pas parler du développement de l’intelligence artificielle dont le but semble être de remplacer l’être humain. Je ne veux non plus parler des disparités sociales qui existent à travers le monde. Je voudrais de préférence que l’on prenne un peu de temps pour penser aux récessions et aux rivalités entre les puissances de l’après-pandémie qui commencent déjà à se dessiner.
    Kenbe la kamarad !

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