+50942978675

contactplimay@gmail.com

Interview: à la rencontre du poète Bénito Moreau


Poète, écrivain et professeur de littérature, Bénito Moreau est l’auteur de « Poésies animistes et Les sonnets de la mort », un recueil de poèmes publié à compte d’auteur. Il vit à Jacmel en Haïti où il travaille comme bibliothécaire à la bibliothèque Aux Trois Dumas. Plimay est allée à sa rencontre.

Plimay : D’entrée de jeu, qui est Bénito Moreau ?

Bénito Moreau : Bénito Moreau est un enseignant de vingt-trois ans de carrière, un poète au grand cœur, un danseur par vocation et un serviteur de « loas ».

P. : La littérature, ça sert à quoi aujourd’hui ? Quelle place occupe-t-elle réellement dans votre vie quotidienne ?

B.M. : La littérature reste une arme de combat comme elle l’avait été par le passé. Ce qui lui donne, aujourd’hui, une autre dimension, c’est qu’elle est devenue plus un champ d’évocations qu’un cadre de recherche de perfection de style. Les écrivains créent de nouvelles formes d’écritures au lieu de ressasser les vieilles leçons.

P. : En novembre 2018, vous avez publié à compte d’auteur, un recueil de poèmes ayant pour titre « Poésies animistes et Les Sonnets de la Mort ». Pourquoi donc une thématique comme la mort ? Le poète Bénito Moreau, serait-il dans l’âme un thanatophile ? (Personne qui a une fascination, une attirance pour la mort).

B.M. : La première tranche du titre, je l’avais obtenue d’un poème de Gérard de Nerval qui traite de l’animisme (voir « Les Chimères ») et la seconde, je la dois à Etzer Vilaire, poète que j’avais beaucoup pratiqué en classe de Rhétorique. Trois autres motifs m’ont déterminé à composer les textes de ce recueil : mes attachements au vaudou, ma brouille avec mon compagnon de plume Jean Luckinson (le sociologue) et la perte de ma mère en 1999. Thanatophile, je ne le suis pas. Au contraire, ce à quoi j’aspire, c’est de me voir vivre assez longtemps et de pouvoir concrétiser presque tous mes projets d’écriture. J’aime la vie, j’aime l’amour. Comment veut-on que je sois thanatophile ? En fait, je pense que, devant la mort, j’éprouve à la fois des sentiments de peur et de résignation. J’ai toujours chanté la fuite du temps et j’ai toujours pleuré toutes les séparations.

P. : Croyez-vous en une vie après la mort ? Comment vous vous l’imaginez ?

B.M. : Après la mort, l’âme regagnera la patrie antique d’où elle est tombée. Elle n’est pas mortelle. C’est donc une essence. C’est un passage que je ne puis me représenter puisque ce monde est loin de mon conscient.

P. : Que peut-on entendre par « Poésies animistes » ? En tant que pratiquant du vaudou, – depuis l’an 2008 – comme vous le mentionnez dès la présentation du livre, comment concevez-vous globalement l’univers, le cosmos ?

B.M. : L’Animisme est une croyance selon laquelle toute chose a une âme. Les Taїnos avaient cette pratique : ils priaient le soleil, la lune, les arbres et les cours d’eau. Rien n’est sur terre pour rien ; tout objet a une valeur symbolique, voire mystique. Pour moi, l’Animisme est la première des religions comme Dieu est le premier des dieux. Je considère l’univers (le cosmos) comme un immense amphithéâtre où chaque homme est guidé par un génie comme une marionnette par une main. La grande scène, ce sont les spectacles quotidiens et le rideau, ce sont bien les curiosités qui nous amènent à questionner l’Insondable.

P. : Peut-on percevoir, à travers le message de ce recueil, un certain manifeste du vaudou ?

B.M. : « Poésies animistes et Les sonnets de la mort », c’est un début de campagne en faveur du vaudou comme vous le dîtes. C’est aussi une façon d’annoncer les rapports existant entre la physiologie et la magie (travail qui se fera dans mon ouvrage « Physio-Magie »).Cette œuvre traduit, d’autre part, mon intention de ramener les simples d’esprit à une meilleure compréhension de ce culte et de mettre cette croyance sur les mêmes pieds d’égalité que les autres.

P. : D’où vient cet intérêt profond que vous manifestez pour le vaudou ? Serait-ce un besoin de retourner vers ses racines africaines, comme on le dit ici ?

B.M. : On a de l’intérêt pour ce qu’on n’a pas. Le vaudou m’appartient, le vaudou est en moi. Donc, je n’ai pas besoin d’aller à sa recherche. Il conditionne ma vie et mes jours comme le fait notre souffle. Je suis né Houngan (prêtre vaudou), non seulement parce que je suis fils de Sainte Claire (Ayizan velekete, première mambo), mais aussi parce que mon père m’a passé l’un de ses mystères. Je reconnais que mes racines sont africaines mais ma culture intellectuelle est profondément française. Ce qui n’est pas sans me rapprocher d’Etzer Vilaire.

P. : À lire votre bouquin, on s’aperçoit qu’il est davantage composé de sonnets, de vers classiques. Comment assumez-vous aujourd’hui cette tradition littéraire, à l’ère de la poésie moderne parmi ces flux de poètes contemporains que vous côtoyez ?

M.B. : Mon amour pour les traditions littéraires est le fruit de mes lectures. À l’école, je ne lisais pas de vers libres ni de recueils de nouvelles. Même au baccalauréat, on priorisait les textes classiques. D’où mes petites manies qui sont devenues comme invétérées. Mais je fais des efforts pour être un peu en harmonie avec le temps. Voilà pourquoi j’ai eu l’idée de composer « Tardive-Modernité », un recueil moderne. Je donne la main à mes contemporains, eux qui sont des démiurges en matière de créations d’images : ils ont vraiment la science du poème. Et pourtant – c’est étonnant – je ne peux pas encore me déprendre du passé…

P. : On sait que vous êtes poète, romancier, nouvelliste, fabuliste, mais, semble-t-il, que vous entretenez un rapport particulier, beaucoup plus passionné avec la poésie. Comment pouvez-vous l’expliquer ?

B.M. : Mystique, je vois la vie en double. C’est bien ce qui explique toutes ces propensions que j’ai pour la poésie. Ce genre n’est pas, au préalable, la pure
reproduction du réel mais un ensemble de suggestions ou un ensemble de pièges que sème le clair-obscur. Cependant, ma passion pour ce champ d’expression ne m’empêche pas de me fondre dans la foule en observateur pour écrire un roman, une nouvelle ou une fable. Sentimental comme personne, je ne pourrais ne pas rendre des comptes ni non plus me prononcer sur ce qui m’entoure. En témoigne mon roman « Une campagne de reboisement ».

P. : Avez-vous en cours des projets d’écriture, ou des projets de publication ?

B.M. : J’ai eu deux simples ventes-signatures. La première, c’était le 27 juillet 2016 et la seconde le 8 décembre 2018, à Livres en Liberté. J’ai autant de projets d’écriture que de projets de publication. J’attends de l’argent, j’attends un sponsor. Jacmel doit me sauver car je suis une bonne partie dans son patrimoine.

Propos recueillis par Raynaldo Pierre-Louis

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Post