Chroniques de livres,Roman Il pleut sur « Les Villages de Dieu »

Il pleut sur « Les Villages de Dieu »


La sphère littéraire haïtienne a vu paraître vers la fin de l’année 2020, allant jusqu’à l’aube de 2021, des romans qui laisseraient fort probablement des traces indélébiles dans la littérature du XXIe siècle en Haïti. Parmi lesquels on peut mentionner : « Les Villages de Dieu » d’Emmelie Prophète. Ce dernier est paru sous l’égide des éditions Mémoire d’encrier le 18 novembre 2020. L’histoire s’étend sur 224 pages et se déroule à Port-au-Prince en 2018.

© Mémoire d’encrier

Elle s’appelle Célia, plus connue sous le sobriquet Cécé. Dans son quartier d’enfance dénommé Puissance Divine où des bandits opèrent à ciel ouvert, elle essaie de joindre les deux bouts pour parer son quotidien et celui de son oncle Fredo. Celui-ci, depuis sa déportation des Etats-Unis d’Amérique, semble se prendre par la tête. En effet, Cécé ne soufflait pas encore ses dix-huitièmes bougies quand elle a vu mourir sa grand-mère qui rêvait de la petite une docteure en médecine et faisait tout ce qu’il fallait pour y arriver. Depuis l’absence de sa protectrice, elle va par monts et par vaux saisir la vie par le cou dans ce bas-fond de toutes les fatalités du monde.

Passionnée des réseaux sociaux, elle s’y taille une grande place avec ses milliers d’abonnés qui la suivent du bec et des ongles pour ses publications les unes beaucoup plus stupéfiantes, terrifiantes que les autres : l’exploit ou la défaite d’un gang ; les clichés d’un corps criblé de balles ou décapité ; un chef de gang assassiné par ses alliés ; la vie des femmes du village… Une besogne qui a failli lui coûter la vie. En dépit des risques journaliers qu’elle court, elle refuse amèrement de suivre Carlos pour aller habiter à Tabarre. Cet homme qui lui a offert une vie prometteuse qu’elle considère comme une sorte de compromission à sa liberté de vivre comme bon lui semble.

Il est des mots qui nous infligent de grande nostalgie, dès que quelqu’un les balbutie. Comme : Duvalier, dictature, tonton macoutes, VSN : mots que des générations ne sont pas prêtes à s’y remettre de ses atrocités, de ses cruautés, de leur règne de terreur sur la population haïtienne comme auraient dit Bernard Diederich et Al Burt. Mots qui ont fait mourir des milliers de gens, qui ont ruiné l’intelligentsia haïtienne. En revanche, un simple mot, tout court, poétique, qui aurait dû esquisser de larges sourires sur nos lèvres, nous taraude l’esprit, rien qu’en l’imaginant : PLUIE.

Dans les Villages de Dieu, il pleut toujours. Mais, cette fois-ci, ce ne sont pas des goûtes de pluie ni de la grêle qui tombent du ciel : ce sont des âmes ; ce ne sont pas des eaux qui coulent à travers les caniveaux : c’est un flot de sang humain frais. En fait, l’espérance de vie des gens de ces quartiers dits défavorisés, situés à l’entrée sud de la capitale ne dure qu’un instant renouvelable. À chaque jour suffit son lot de morts et la nuit après des rafales, on se questionne toujours sur qui allait donc mourir : Fredy ; Joël ; Cannibale 2.0 ; un corps décapité, gisant dans le corridor, entre chez Edner et chez Joe ; Pierrot ; Jules César… des flaques de sang qui continuent d’alimenter les rigoles, au vu et au su de tout le monde.

Emmelie Prophète raconte la réalité du ghetto avec une telle crudité qu’on a l’impression parfois qu’on hume également l’odeur de ces cadavres en putréfaction, de la puanteur des corridors, la senteur mélangée de tous les produits de la boutique d’Yvrose ; on vit l’ambiance. Il faut se munir d’un chapeau cynique pour lire absolument ce livre. Depuis un certain temps, s’il se trouve quelque chose que l’on reproche à la jeunesse haïtienne, c’est qu’elle n’a pas de mémoire historique des faits. Surtout pour cette génération d’après 86. Alors, dans ce roman, l’auteure de « Le bout du monde est une fenêtre » raconte avec justesse, finesse et une écriture fluide une époque parsemée de tragédies inédites dans toute l’histoire de ce pays. Lire, relire ce roman revient à mémorer le tout dernier quart de siècle d’histoire d’Haïti, dans une facette que seul.e un.e romancier.e  d’un talent relevant de l’ordinaire pourrait écrire.

Chrisvinan Joseph

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Post