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Houellebecq: «De l’inévitable ruine, rien ne peut nous sauver!»


Mort du romantisme et triomphe du capitalisme

Nous ne discuterons pas ici du fait de savoir si Michel Houellebecq est digne ou non de jouir de la reconnaissance qui lui est accordée presque unanimement dans le monde médiatique, mais également dans celui des Belles Lettres dont les gardiens ressemblent pourtant de plus au plus aux journalistes qu’ils feignent par ailleurs de décrier. Il n’y a là, en effet, que prétexte à de vaines polémiques tant il est vrai que les contemporains sont rarement les meilleurs juges d’une œuvre qui les met radicalement en question, et parce qu’il faut bien admettre que le temps est le seul juge dont le verdict finit toujours par s’imposer de manière implacable.

Il est un fait néanmoins sur lequel partisans de l’œuvre de Houellebecq et ceux qui s’en font les contempteurs néanmoins s’accordent : le romancier dispose de cette intelligence, sinon de ce génie, qui lui permettent de comprendre, d’interroger et/ou de tourner en dérision jusqu’à l’outrance, comme aucun autre, l’esprit de son époque. Et en ceci, son œuvre est appelée à faire date dans l’histoire de la littérature et des idées. D’un roman à l’autre, Houellebecq analyse en effet avec une finesse certaine, tous les mécanismes qui aliènent les individus et qui les réduisent bien souvent à n’être plus que des composés aléatoires d’atomes et de pulsions chaotiques livrés à l’arbitraire d’un monde qui ne croit même plus lui-même à cette fable positiviste d’un autre temps censée garantir sa marche certaine vers le progrès.

Le lieu que le romancier désigne comme étant celui où le capitalisme, qui a triomphé de toutes les idéologies mais aussi de l’Histoire, exerce la plus grande des violences, est bien sûr le corps même de chacun de ses personnages : que ceux-ci soient (n)é(v)rotiquement dépossédés de leur pouvoir de jouissance comme le héros de Sérotonine, ou alors qu’ils en usent et abusent au point de s’en dégoûter et donc, de perdre avec la santé tout goût pour la vie (Bruno dans “Les particules élémentaires”), le constat est le même ! Le capitalisme, parce qu’il pousse les êtres à se désirer les uns les autres sur le mode de la consommation et/ou de la possession, et parce qu’il leur fait croire qu’un être n’a pas plus de valeur qu’une marchandise standardisée à usage unique, les dépossède d’eux-mêmes après les avoir vidés, presque entièrement, de leur substance vitale. Et ce triomphe ultime sur les corps ne peut se faire qu’au prix de la ruine (quasi) totale du désir, de l’amour, du lyrisme et du sacré. Réduisant ainsi à l’état de cadavre tout ce qui pourrait rappeler, de près ou de loin, le romantisme comme état d’âme, d’amour et d’être ; c’est à dire essentiellement comme refus d’abdiquer face à un monde qui étouffe tout élan poétique de révolte et comme affirmation souveraine d’un individu en pleine possession de son pouvoir érotique et créateur.

D’une double faillite: existentielle et verbale

Parler de désenchantement est en effet un mot bien faible pour caractériser l’esprit qui imprègne chacun des romans de l’écrivain. Et la première à en être la victime, victime de choix toute désignée, est bien la langue elle-même.

La langue que Houellebecq déploie ainsi intentionnellement dans ses romans est une langue de la faillite : la faillite existentielle, ontologique, physique et métaphysique s’accompagne en effet de celle des signes linguistiques qui la mettent en scène et qui s’en font le miroir. Cette langue ne croit plus en effet au pouvoir des métaphores, du poétique et de l’imaginaire sans qu’elle ne renonce pour autant à une sorte de beauté aussi calcaire et froide que la statue de Baudelaire, ou aussi clinique que cet hôpital où l’âme du poète, source d’inspiration première de Houellebecq, croit devoir séjourner éternellement : elle vise une sorte d’immédiateté, âpre et rugueuse, où le signe colle impérieusement à la chose comme l’être est vertigineusement rivé à son propre néant.

Néanmoins, il subsiste encore parfois des traces de lyrisme qui rappellent la passion de Houellebecq pour les poètes du dix-neuvième siècle, et où le romancier s’autorise à délaisser le champ de la sociologie objective comme celui de l’investigation psychologique, pour ce lieu où la beauté seule se conquiert au prix des élans les plus poétiques. Car l’une des forces de la poétique de Houellebecq, malgré son apparence trompeuse de neutralité et d’uniformité, réside dans cette polyphonie et cette pluralité de tons qui fait, comme nous l’a appris Bakhtine au sujet de la poétique de Dostoïvski, tout le sel des grands romans. En plus de ménager, en de rares occasions qui n’en deviennent que plus précieuses, une place au lyrisme, Houellebecq en accorde une de choix à l’ironie et au rire. Force brute qui jaillit bien souvent sans entrave des profondeurs du corps et de la psyché, le rire provoque un éclatement des limites propre à satisfaire notre appétit de transgression. Et il devient chez Houellebecq la force première et joyeuse de son nihilisme positif.

Un nihilisme actif et transgressif

Car le nihilisme de Houellebecq est un nihilisme pour ainsi dire actif, transgressif et conquérant. Un nihilisme qui se désespère certes du monde sans pour autant désespérer de lui-même, et qui conjugue la désinvolture d’un dandysme à la Baudelaire à la verve insolente et rageuse d’un Céline. Il est peut-être ce nihilisme dont Nietzsche avait prédit qu’il finirait par s’emparer ultimement des corps et des esprits. Celui dont Houellebecq répète à la suite de Nietzsche que son terme ultime est de faire passer le goût pour la vie pour un crime et qui fait du dégoût pour celle-ci une norme.

Modernité où la servitude n’a plus besoin d’une autorité supérieure pour en permettre l’instauration, mais où elle devient ce que les individus désirent pour eux-mêmes, par crainte de faire l’épreuve d’une authentique liberté qui les arracherait au confort de leurs illusions comme à la torpeur tranquille induite par leurs mécanismes psychiques de repli et de défense. Et c’est précisément de ce manque de courage, de cette lâcheté triste, et de ce manque de force et de vitalité dont Houellebecq s’amuse en en faisant des traits saillants de la psyché de bon nombre de ses personnages. Ainsi, le lecteur n’est pas tenté de s’y identifier, à moins qu’il ne souffre lui-même de telles carences. Ou alors, il peut s’y reconnaitre sous certains aspects, et est alors invité ainsi à rire de lui-même et de ses propres faiblesses. Cette distance que le rire creuse ainsi entre soi et soi ouvre un espace où les certitudes vacillent et où les masques s’embrasent. Et c’est bien là l’une des forces principales de l’oeuvre du romancier : défaire les illusions et les idoles du monde moderne, percer les masques derrière lesquels la psyché de ses héros se retranche, montrer que le capitalisme se nourrit des névroses comme d’une substance vitale qui renforce son pouvoir en même temps qu’il les engendre, et ne pas avoir peur de dire que les hommes en sont les complices même quand ils feignent de le combattre : assumer leur liberté supposerait en effet pour eux de renoncer à la jouissance qu’ils tirent secrètement, et de manière inavouée, de leur propre malheur. Car Houellebecq n’est pas un penseur de l’humanisme émancipateur; il serait même plutôt le contraire : un moraliste moderne qui se plaît à démasquer et à vitupérer ses contemporains sans pour autant leur exposer les règles au fondement d’une éthique salutaire ou d’un art de bien vivre. Là n’est sans doute pas son rôle : décrire des symptômes et établir un diagnostic est un jeu où il excelle. En revanche, Houllebecq ne prescrit rien qui pourrait soulager le mal qui ronge le monde moderne. Là où un Nietzsche pouvait encore prétendre être “un medecin de la civilisation”, Houellebecq préfère quant à lui en rester au stade de l’observation clinique. Et nous ne pouvons pas lui en faire légitimement le reproche.        
Là où croît le péril décroît même ce qui sauve !

N’allez pas croire, par ailleurs, que la poésie Houellebecq vous offrira une issue. Elle porte elle-même les stigmates de cette ruine dont il paraît bien difficile de pouvoir en fait guérir. Le poète et romancier dit y avoir à travers elle engagé un “dialogue de haine”. Et en effet, il semble être de ceux qui ont cessé de croire au pouvoir, et même en l’existence, de l’amour :

« Je m’adresse à tous ceux qu’on a jamais aimés,
Qui n’ont jamais su plaire;
Je m’adresse aux absents du sexe libéré,
Du plaisir ordinaire.

Ne craignez rien, amis, votre perte est minime:
Nulle part l’amour n’existe.
C’est juste un jeu cruel dont vous êtes les victimes;
Un jeu de spécialistes. »

Porté par le désir de vouloir consoler « tous ceux qu’on a jamais aimés », il balaie d’un trait ce qui pourrait encore subsister pour eux d’espoir de donner et de recevoir de l’amour. En le réduisant à un jeu « cruel » où la quête égoïste du plaisir, le goût pour l’affrontement, et l’intensification des rapports de force et de pouvoir l’emportent sur le don de soi et l’abandon en l’autre qui sont au fondement de l’amour véritable, Houellebecq le vide également de tout enjeu.
Et d’ailleurs, le refus de la médiocrité, de la soumission et du conformisme ne suffit pas à lui assurer un salut :    

« J’ai peur de tous ces gens raisonnables et soumis
Qui voudraient me priver de mes amphétamines,
Pourquoi vouloir m’ôter mes dernières amies ?
Mon corps est fatigué et ma vie presque en ruine. »

Amphétamines ou sérotonine, alcool ou drogues de tout autre nature deviennent chez ses personnages comme sans doute aussi pour lui-même, le prix à payer pour supporter ou soulager l’existence dans ce qu’elle a de plus insupportable et/ou d’inguérissable. Ainsi, le corps chez Houellebecq est un corps médicalisé et en grande partie dévitalisé : un corps-otage de cette chimie, misérable miracle, dont il finit par dépendre tout entier pour sa propre survie. C’est un corps qui est atteint au cœur même de ce qui fait sa force vitale, cette puissance primordiale dont la sexualité exprime et traduit au mieux les élans. Et la langue même de l’écrivain est porteuse de cet effondrement : le nihilisme y devient alors, dans cette perspective, l’unique réponse à formuler face à un monde dont l’unique raison d’être pourrait bien être celle qui consiste à vouloir retourner à son propre néant.

Julien Miavril

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