Récit Histoires d’une rencontre d’un drôle de type – par Jonas Jolivert

Histoires d’une rencontre d’un drôle de type – par Jonas Jolivert


VOITURE 7- SIÈGE 777

S

Les seize heures tellement espérées et voulues devaient débuter sous peu. Depuis la confirmation de son arrivée, le temps prit l’espace d’une pause, pour se préparer à une vraie renaissance. Il n’eut pas, comme le voudrait ces habitudes ancrées dans mon esprit, de compte à rebours. Sur la page correspondant à juillet de mon calendrier, je n’avais pas posé de marque distinctive autour de cette date du 18. Je craignais une matérialisation extemporanée, de ces instants que je voulais vivre dans le cadre enivrant de la pureté d’un doux rêve d’été. Cette rencontre, avec l’allure de retrouvailles, le tout moi, la chérissait, comme chérit l’aveugle, la lumière contre son obscurité permanente.  Je souhaitais la revoir comme une envie vitale devenue insoutenable. Intolérable. Avec sans doute, moins de passion que celle qui avait fait de moi, un être complètement appendu au moindre geste d’amitié émanant d’elle, elle avait répondu par l’affirmative à l’invitation sournoise et timide que j’avais osée partager avec elle. La démonstration de cette disponibilité me réconfortait et me plaçait sur un chemin que de toute évidence, elle acceptait éventuellement de parcourir avec moi. Je fuyais tout esprit d’achèvement ou de conquête pour suivre la dynamique de cette réflexion basée sur la construction d’un socle dont les premières pierres étaient celle de l’honneur qu’elle me faisait et la confiance qu’elle m’accordait.

Ces forces que nous pensons dominer souvent si mal certes, avaient établi un rythme plus posé aux envies et aux fantasmes.

Quelques jours seulement après la toute première rencontre physique, l’épidémie qui secoua l’Asie avant d’inquiéter le monde, venait juste de gagner l’Europe via l’Italie puis la saupoudra d’un blues de panique qui s’y étendit rapidement depuis le sud.

Elle fut déclarée pandémie et poussa le monde, en parcelles et en décalages, vers une radicalité non contestée qui se configura dans un confinement qui dura trois mois.

Et nous voilà pion d’un univers qui tourne au rythme de covid19. Au masculin puis au féminin. Peu importe. L’évolution de la maladie, une grippe version 2.0 qui bouleversa les certitudes les plus robustes, se jaugea à la cadence du nombre de morts. Chaque jour son lot. Chaque royaume a sa part. Le Coronavirus devint vedette incontestée. Savants chercheurs, experts, faux savants, profiteurs, tous décortiquent, montent et démontent savoirs et théories. L’intérêt se porta très vite sur le traitement, et le rêve de l’arrivée accélérée d’un vaccin. Pour moi une seule chose comptait. Le déconfinement. Total. Partiel. Régional. Le vrai déconfinement est celui qui ramène la vie après cette dure période de privation des libertés des plus élémentaires.  Pour reprendre la routine émaillée de ces gestes que l’on ne compte pas d’ordinaire comme expression du libre arbitre. Pour renouer avec ces faits que l’on n’énumère pas dans l’attelage qui conduit au bonheur. 

La victoire de la vie sur la catastrophe du virus dans mon esprit avait adopté un contour unique : le rétablissement du trajet Marseille-Paris. Ne fût-ce que dans un seul sens ! Aussi acceptai-je comme une demi-victoire l’ouverture limitée à 100 kilomètres, pour me submerger dans une excitation jubilatoire quand la route Marseille-Paris s’ouvrit sans restriction. 

T

Deux fins de semaine plus tard, le plus heureusement possible, je me retrouvai dans un train pour Paris. Le prétexte de la célébration en différée d’un anniversaire camoufla les expectatives construites simplement autour de sa présence.

Cette-fois-ci, elle arriva à l’heure. Elle devança l’arrivée du train. Mais on ne s’était pas mis d’accord sur le hall d’arrivée. Une fois hors de l’aire du quai, je la cherchai sans succès. Ma joie fut énorme quand je la revis. J’imaginai son radieux sourire derrière le masque en tissus qu’elle portait. Mais l’éclat de ses yeux était d’un sublime à faire fondre de l’acier trempé. Je la retrouvai, dans sa jeunesse décontractée, insouciante et rieuse. Comme lors de la toute première rencontre. Puis survint un espace de temps qui s’écoula sous le signe du rire non feint, dans le temps de fortes émotions autour de la célébration surprise de son anniversaire. Des pointes de maladresses ajoutèrent du charme à ces instants teintés d’une magie pure et une féérie très simple. Ma deuxième nuit à Paris fut très courte. Mon train partait un peu avant six heures du matin. Je devais être au bureau à neuf heures. Mieux qu’une fatigue après une nuit trop courte, je me réveillai avec ce goût de bonheur. Sa voix, sa présence, ses questions, ses moqueries résonnaient encore agréablement dans ma tête. Elle était présente. Je la sentais en moi. Un peu plus tard, quand je sentis l’urgence de le lui faire savoir, je repris les mots d’une chanson d’Alan Cavé pour lui dire qu’elle avait laissé “gou bouch li nan bouch mwen/ fòm kò l nan bra mwen “. 

Mon esprit et ma volonté se tournèrent encore une fois vers une prochaine rencontre. J’y pensais dans un premier temps, sans le lui signifier directement. Je refusais que mon assiduité ne s’assimilât à du harcèlement. Cette idée, deviendra invitation dans nos échanges successifs. Je lui détaillai des propositions dans une très large panoplie. Je voulais lui dire que je voulais la revoir avec ses propres conditions. Dans le cadre des règles du jeu qu’elle établirait elle-même.  Dans une euphorie réelle mais contenue, nous nous mîmes d’accord sur ce séjour de seize heures dont le début allait démarrer dans exactement dix-sept minutes. 


E

Dix-sept minutes renferment un espace temporel assez considérable pour les dernières touches, si besoin. Dix-sept minutes, comme on a coutume de répéter, c’est beaucoup de temps et trop peu de temps à la fois. Les Haïtiens ont l’expérience de cette élasticité relative du temps. Moins de dix-sept secondes, il y a dix ans, avaient empilé des morts par centaines de milliers. Plus précisément dix brèves secondes avaient suffi pour provoquer une catastrophe aux dimensions surhumaines en termes de destruction et de dégâts matériels causés. Dix-sept secondes placées dans ce contexte tournaient à la vitesse de l’éternité.  Cet après-midi, j’étais en avance de dix-sept minutes. Pourtant tout était prêt. Fin prêt. Parfaitement prêt. Dans une certaine vision et une conjoncture du parfait bien entendu.

Cette attente m’aurait laissé le temps pour les dernières touches. Si besoin, il en était. Je m’étais pris assez tôt et de façon très méthodique pour pallier ces effets du hasard qui risquent de tourner en vinaigre, le vin de la meilleure cuvée. Pour une fois, j’avais laissé le travail à midi. Sans détour inutile, j’avais emprunté le chemin le plus court pour regagner mon logement. Sans échanger le moindre mot avec ma fille, je regroupai ce que j’avais identifié comme essentiel pour une courte escapade. Le tout remplissait à peine mon sac de week-end avec un contenu très particulier. Du bon champagne dans un emballage permettant de conserver le froid, des dégustations diverses, de l’huile de massage côtoyaient d’autres articles dont l’utilisation n’était que moins sûre. Je repartis vite vers l’hôtel logé dans l’enclos même de la Gare. Par chance, la chambre était disponible et me fut attribuée tout de suite.

Le temps de déposer ma valise et de replacer dans le petit réfrigérateur tout ce qui devait rester au froid, je repartis en métro vers le Vieux Port. Après le bâtiment abritant la mairie, j’ai fait une courte queue pour me procurer deux billets pour la visite guidée vers Notre-Dame de la Garde, La bonne mère.  J’étais convaincu que cette petite promenade l’enchanterait. Comment voir Marseille, sans se courber de révérence dans l’antre de cette bâtisse ? Tout le reste dépendrait de son humour et de sa disposition. La visite de la Corniche serait aussi incontournable et surtout non négociable. Elle cadrerait parfaitement dans le déplacement vers le lieu choisi pour le dîner. Le doute et son ombre jetteraient un flou sur un éventuel prolongement de la promenade vers les hauteurs de Cassis où le dîner pourrait s’insinuer en une dégustation d’un bon poisson. Ceci serait fonction de l’heure. L’idée pourrait se diluer dans l’imagination de cette scène de files d’attentes immobiles et longues devant les portiques de parkings partiellement ouverts. Le reste du temps restait dévoué à la merci de l’improvisation. Mais toujours dans l’esprit qu’elle se sente bien. Qu’elle passe un moment agréable. Le plus agréablement possible.


R

Tout était donc prêt pour les seize prochaines heures. Au moins dans les grandes lignes, admettra-t-on, si on veut rester modeste et cohérent. Une planification faite par un homme laisse toujours une grande place pour les imprévus et une place encore plus large pour les « mal-prévus ». Alea jacta est ! Il fallait se remettre à Dieu ou à ses saints car les dés suivaient la pesanteur. D’ailleurs, les haut-parleurs de la Gare Saint Charles annonçaient le train venant de Paris à l’approche. J’avais été si enfoui dans les détails pour l’accueillir qu’une bonne dizaine de minutes avaient été égrenées de ce temps qui par définition et par les circonstances se devait d’être trop court, avec un rythme trop rapide. Le pas léger, le cœur accéléré, une boule au milieu de la poitrine, je fis route vers les quais. Le train de Paris arrive par quel quai d’ordinaire ? Je perds un peu mes moyens. Déjà. J’imagine comment avec un petit air moqueur, elle aurait pris le contrôle des choses. Elle m’aurait rappelé qu’il aurait suffi de lire les écrans des arrivées.

Oui, Jonas, trouve-toi un écran. Ils sont nombreux, visibles à des points stratégiques. Je tourne le dos au quai et lève la tête. Je scrute le périmètre en regardant plutôt en haut. Pas d’écran en vue. Après une rotation de 360 degrés. La peur de ne pas la remarquer le premier, me tétanise et m’abasourdit.

Le train arrivera à quai dans cinq minutes. Son siège se trouve dans la voiture numéro 7. Pour un train de plus de 15 voitures, elle aura un beau morceau de quai à parcourir en marchant. Donc je disposais encore de plus de dix minutes pour respirer, reprendre mon souffle, chercher une des accès au quai et trouver l’écran indiquant l’emplacement de débarquement du véhicule. 

Avec calme et sang-froid, je substituai les mots par les actes et je me retrouvai facilement devant un écran sur lequel j’ai lu que le train de Paris arrivait sur la voie C. Entre les voies B et D. Je me ravisai en me martelant à moi-même qu’il n’y avait aucune raison pour que tout ne se passe pas très bien. Pour les deux rencontres antérieures les choses faites à contre-sens ont été encore plus amusantes que celles trop encerclées dans une préparation trop rude et rigide. J’ai pris une fois de plus la direction du quai vers la voie B. La sérénité ne s’installe pas automatiquement parce que nous l’appelons de nos vœux. Ceci est la seule explication du fait que j’ai pu voir d’abord la voie D, puis la C avant la B. Mes calculs s’avèrent exacts concernant la situation de son siège. La voiture sept est le dernier wagon du train de tête comme le montre le croquis affiché sur l’écran à quelques centimètres de la lettre C. Pour cause de covid19, personne n’était autorisée à occuper le passage piéton attenant à la voie. On devait tous attendre, dans le Hall d’accueil. Je me positionnai de manière à la voir sans être vu. Je réfléchissais encore à la farce que j’allais bien pouvoir lui faire. Pour l’instant j’en avais aucune idée et l’approche du véhicule n’allait pas me laisser de temps pour y penser. Respirer allait devenir de moins en moins banal. Ma voix allait changer avec ce nœud qui commençait à se configurer dans mon arrière gorge. La boule ressentie au milieu de la poitrine au lieu de s’évacuer, avait parcouru un chemin ascendant. Elle s’était postée là, sous la forme d’un nœud qui se serrait de plus en plus à mesure que s’approchait et ralentissait ce long serpent mécanique transportant dans son ventre cette fille qui redora ma vie. Telle une seconde chance.

Je savais qu’elle ne pouvait pas être parmi les premiers à sortir et à atteindre l’autre bout de la voie. Mais j’avais une envie si ardente de voir ses yeux et son regard, à défaut de son sourire camouflé derrière un masque, que je me suis mis à la rechercher dans le visage de chacun des passagers qui passaient le portique.

Peu importaient l’âge, le genre, la couleur de la peau. Je vis chaque regard avec un soupçon de leur expression. La foule devint de plus en plus compacte pour continuer à fixer les détails. Elle sera sans aucun doute dans les prochains cents à traverser.

Je débutai un décompte dans ma tête : 100…90…80…70…60…50…40…30…10…

Elle ne fit pas partie de ce groupe. Plusieurs dizaines traversèrent le portique. La vue sur la voie s’éclaircit. De mon perchoir je pouvais observer des passagers à la traîne. Des personnes très âgées poussant leurs pieds comme de lourds fardeaux. Des femmes avec des enfants en bas âges dans des poussettes. Certains wagons semblaient complètement vidés. Surtout ceux de l’avant du train. Un autre type de sensation me traversa le corps tout entier. Peut-être que je ne l’ai pas vue passer. 

La brigade du personnel de nettoyage fit route dans le sens inverse du flux des arrivants. Une façon de me dire qu’il fallait chercher ailleurs la réponse aux inquiétudes qui me tourmentent l’esprit. Je vérifie les billets. La date et l’heure sont exactes. 

Je n’avais pas reçu de message particulier sur un ratage de train ou autre chose. D’ailleurs j’avais évité volontairement de ne pas aborder le sujet de ce voyage. Je craignais tellement qu’elle ne changeât d’avis. Et si je ne l’avais pas vu passer. Elle pourrait être en train de m’observer et rire. Pour moi, avec sa non présence dans ce train, tout un pan de mon monde venait de s’écrouler. Je revins sur mes pas et parcourus le quai dans tous les sens. Elle n’était pas là. La gare met à la disposition des voyageurs une connexion wifi. Si elle est là, elle me contactera. Je ne me souviens pas avoir lu sur la messagerie que nous utilisons, une note m’annonçant l’annulation du voyage. Nos échanges se font dans un contexte très sensuel et intime. Un message d’une telle teneur aurait fait tache et accroc à l’esprit de nos partages. Peut-être qu’elle me l’avait annoncé ailleurs. La messagerie liée à mon numéro de téléphone portable est très rarement utilisée. Mes doigts de plus en plus lourds, tapotent quelques instants le clavier, puis mes yeux lisent les premiers mots de cette note débutant par Monsieur… Je compris vite que j’avais monté le décor d’un rêve réalisable mais qui ne se matérialisa point. Ses explications peuvent tenir la route.  La peur, la crainte, l’incertitude pourraient justifier cette rétractation. Tout ceci reste très compréhensible.

Je rentrai à l’hôtel pour penser. Le manque d’elle m’enleva même la capacité de lui en vouloir. Je rentrai me plonger dans la pesante vacuité de cette chambre. Ma valise et son contenu me firent grâce de leur silence. J’avais un peu moins de quinze heures à écouler avec moi-même. Mes désirs, mes envies s’étioleront quand l’odeur de Coco Chanel que je porte avec moi, laissera la place aux senteurs de solitude. Je décrirai pour moi et dans ma tête chaque scène qui n’aura pas lieu. Si je survis indemne et reviens à ma réalité, je me referai le film de la deuxième rencontre pour trouver le geste le plus anodin, le mot le plus insignifiant qui pourrait la pousser à opter pour un désistement à la dernière minute. Et je l’attendrai ailleurs. Un autre jour. Sur un autre quai.

FIN

Jonas Jolivert 

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