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Gaston Bachelard : La poétique de l’espace – extraits


La philosophie de langue française contemporaine — a fortiori la psychologie — ne se servent guère de la dualité des mots âme et esprit. Elles sont, de ce fait, l’une et l’autre un peu sourdes à l’égard de thèmes, si nombreux dans la philosophie allemande, où la distinction entre l’esprit et l’âme (der Geist et die Seele) est si nette. Mais puisqu’une philosophie de la poésie doit recevoir toutes les puissances du vocabulaire, elle ne doit rien simplifier, rien durcir. Pour une telle philosophie, esprit et âme ne sont pas synonymes. En les prenant en synonymie, on s’interdit, de traduire des textes précieux, on déforme des documents livrés par l’archéologie des images. Le mot âme est un mot immortel. Dans certains poèmes, il est ineffaçable. C’est un mot du souffle.

À elle seule l’importance vocale d’un mot doit retenir l’attention d’un phénoménologue de la poésie. Le mot âme peut être dit poétiquement avec une telle conviction qu’il engage tout un poème. Le registre poétique qui correspond à l’âme doit donc rester ouvert, à nos enquêtes phénoménologiques.

Dans le domaine de la peinture elle-même, où la réalisation semble impliquer des décisions qui relèvent de l’esprit, qui retrouvent des obligations du monde de la perception, la phénoménologie de l’âme peut révéler le premier engagement d’une œuvre. René Huyghe dans la belle préface qu’il a donnée pour l’exposition des œuvres de Georges Rouault à Albi, écrit : « S’il fallait chercher par où Rouault fait exploser les définitions…, peut-être aurait-on à évoquer un mot quelque peu tombé en désuétude et qui s’appelle l’âme. » Et René Huyghe montre que pour comprendre, pour sentir et pour aimer l’œuvre de Rouault « il faut se jeter au centre, au cœur, au rond-point où tout prend sa source et son sens : et voilà que se retrouve le mot oublié ou réprouvé, l’âme ». Et l’âme — la peinture de Rouault le prouve — possède une lumière intérieure, celle qu’une « vision intérieure » connaît et traduit dans le monde des couleurs éclatantes, dans le monde de lumière du soleil. Ainsi, un véritable renversement des perspectives psychologiques est réclamé de celui qui veut comprendre en aimant la peinture de Rouault. Il lui faut participer à une lumière intérieure qui n’est pas le reflet d’une lumière du monde extérieur ; sans doute les expressions de vision intérieure, de lumière intérieure sont souvent trop facilement revendiquées. Mais ici c’est un peintre qui parle, un producteur de lumières. Il sait de quel foyer part l’illumination. Il vit le sens intime de la passion du rouge. Au principe d’une telle peinture, il y a une âme qui lutte. Le fauvisme est à l’intérieur. Une telle peinture est donc un phénomène de l’âme. L’œuvre doit rédimer une âme passionnée. Les pages de René Huyghe nous confirment dans cette idée qu’il y a un sens à parler d’une phénoménologie de l’âme. En bien des circonstances, on doit reconnaître que la poésie est un engagement de l’âme. La conscience associée à l’âme est plus reposée, moins intentionnalisée que la conscience associée aux phénomènes de l’esprit. Dans les poèmes se manifestent des forces qui ne passent pas par les circuits d’un savoir. Les dialectiques de l’inspiration et, du talent s’éclairent si l’on en considère les deux pôles : l’âme et l’esprit. À notre avis, âme et esprit sont indispensables pour étudier les phénomènes de l’image poétique, en leurs diverses nuances, pour suivre surtout l’évolution des images poétiques depuis la rêverie jusqu’à l’exécution. En particulier, c’est en tant que phénoménologie de l’âme que nous étudierons, dans un autre ouvrage, la rêverie poétique. À elle seule, la rêverie est une instance psychique qu’on confond trop souvent avec le rêve. Mais quand il s’agit d’une rêverie poétique, d’une rêverie qui jouit non seulement d’elle-même, mais qui prépare pour d’autres âmes des jouissances poétiques, on sait bien qu’on n’est plus sur la pente des somnolences. L’esprit peut connaitre une détente, mais dans la rêverie poétique, l’âme veille, sans tension, reposée et active. Pour faire un poème complet, bien structuré, il faudra que l’esprit le préfigure en des projets. Mais pour une simple image poétique, il n’y a pas de projet, il n’y faut qu’un mouvement de l’âme. En une image poétique l’âme dit sa présence.

Et, c’est ainsi qu’un poète pose le problème phénoménologique de l’âme en toute clarté. Pierre-Jean Jouve écrit : « La poésie est une âme inaugurant une forme ». L’âme inaugure. Elle est ici puissance première. Elle est dignité humaine. Même si la « forme » était connue, perçue, taillée dans les « lieux communs », elle était avant la lumière poétique intérieure un simple objet pour l’esprit. Mais l’âme vient inaugurer la forme, l’habiter, s’y complaire. La phrase de Pierre-Jean Jouve peut donc être prise comme une claire maxime d’une phénoménologie de l’âme.

Gaston Bachelard, La poétique de l’espace
Presses Universitaires de France, 1957.

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