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Existe-t-il une critique littéraire sérieuse en Haïti ?


Si répondre à cette question suppose à la fois des opinions divergentes et une patiente recherche dans nos bibliothèques nationales, il n’en demeure pas moins vrai que nous ne pourrons aboutir à un évident constat sur la critique de chez nous.

Aucune tête de l’histoire littéraire haïtienne – qu’il soit un Vaval, un Pompilus ou un Gouraige – n’a jamais profondément examiné la matrice des œuvres à partir des Pionniers jusqu’aux Patriotes. Par contre, nous reconnaissons, à cette deuxième personnalité, quatre études professionnelles faites respectivement sur « Printemps » d’Amédée Brun, « Chateaubriand » d’Edmond Laforest, « Coucher de soleil » de Charles Moravia et « Le long des quais » de Léon Laleau. Cette prise en compte ne veut pas reléguer aux oubliettes d’autres explications thématiques qui ont été données par ce même Pompilus. Aussi citons-nous, à titre d’exemple, ses réalisations sur  « Marilisse », « La famille des Pitite Caille », « Mimola » et « Séna » etc. Il serait injuste de ne pas évoquer, dans une certaine mesure, les travaux d’Hénock Trouillot, d’Eddy Arnold Jean, de Jean Claude Fignolé, de Max Dominique, de Michel Saint-Martin, de Dieudonné Fardin, d’Edris Saint-Amand, de Laroche Maximilien, de Marie-Denise Shelton et du groupe Collection Pensée Critique. Mais nous n’en grossissons pas la liste, autant parce que nous ignorons d’autres noms que parce que nous évitons des longueurs.

A mettre de côté ces considérations, nous prendrions droit de parler, en ce qui concerne nos Belles-Lettres de ces vingt dernières années, non de la pratique d’une série de recherches qui auraient eu pour objet l’ensemble des démarches syntaxiques des compositions et celui des étapes que ces dernières ont parcourues (Phénotexte et Génotexte), mais  de maintes notices chronologiques dont sont bourrés les exposés de quelques littérateurs . Tout cela signifie que les éléments nourriciels de ce que nous appelons, maintenant, « critique » en Haïti relèvent plus de l’histoire de la littérature (processus narratifs) que de l’histoire littéraire (tentatives analytiques). La première embrasse la biographie, la bibliographie et la vie des tendances, des courants et des doctrines. La seconde, très encline aux sources, pousse ses ramifications vers les avant-textes, l’apparat critique, l’interprétation, le commentaire et le comparatisme dans une dimension internationale.

En outre, la critique n’existe dans notre milieu que sous cette autre forme : l’approbation aveugle de toute écriture qui vient d’être publiée par une grande maison d’édition. Il n’est plus question de dénoncer les failles ni d’émettre une simple objection. L’essentiel, c’est qu’on dévore, en moins d’une semaine, tel écrivain qui pond des romans banals à la douzaine ou tel autre qui jongle avec sa plume comme si cette dernière était une baguette de fée. Ce qui exaspère davantage les consciences compétentes, c’est que de bons auteurs, qui restent dans l’ombre la plupart du temps, soient peu lus donc peu connus, et qu’il se rencontre aussi une autre quantité qui possède le métier mais qui a moins d’échos par rapport à quelques primesautiers. Pour corroborer ce fait réel, servons, pour le premier paramètre, la mémoire de Bonnard Posy et celle de Joseph Dieffen Azor, puis, pour le second, le souvenir de Cléante Valcin et de Placide David.

Ce qui dégrade nos productions littéraires actuelles, ce sont les imponctuations, la tendance à des rimes rapides, qui est, sans conteste, l’influence directe des rappeurs, la multiplication des services de traitements qui permettent à plus d’un de sortir des textes qui ne sont dignes d’aucun nom, ce genre de nouvelle qui encourage l’anarchie des chapitres (disons mieux le culte du chaos), la non-maîtrise de la syntaxe et les ventes-signatures trop fréquentes puisqu’elles prouvent le manque de temps que mettent certains prosateurs pour raturer les imperfections. Aujourd’hui, tout tend à la facilité et la camaraderie l’emporte sur l’impartialité. Pour que notre littérature recouvre ses valeurs, il lui faudra un Boileau, un Désiré Nisard ou un Sainte-Beuve. Mais nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’en France : elle est là, notre Yanick Lahens. C’est l’écrivain haïtien le plus honnête. En témoigne cette déclaration qu’elle avait faite dans l’un de ses ouvrages : «  Lisez les Classiques, relisez-les ! C’est la meilleure façon de progresser vraiment. »

Quiconque aura suivi ce conseil aura la superstition du travail bien fait puis saura accoucher des chefs-d’œuvre. Ce qui donc nous amène à penser que si la majorité des fils de la terre écrivent mal, c’est parce qu’ils jouissent, sans effort, de l’appréciation des critiques. Et si ces derniers sont de plus  en plus complaisants, c’est une preuve qu’ils sont, sinon médiocres, du moins trop corrompus. Nous n’avons pas l’intention de promouvoir les Anciens (le mal a toujours plus d’espace d’évolution que le bien). Mais ce dont nous sommes irrévocablement sûr, c’est que les réalisations immortelles de l’homme sont celles qui ont été conçues dans des normes académiques.

Bénito Moreau
Professeur de littérature

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