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Évelyne Trouillot : « La poésie c’est la façon la plus vraie de dire les choses, de parler du monde et de l’être.»


Toujours dans cette démarche qui consiste à donner la parole aux écrivains, Plimay a rencontré la romancière et poète haïtienne Évelyne Trouillot, née le 2 janvier 1954 à Port-au-Prince. En 2004, elle a reçu le prix Soroptimist de la romancière francophone pour son premier roman « Rosalie l‘infâme ». À travers cet entretien, elle nous parle de poésie, des thématiques abordées dans son œuvre et de l’émancipation des femmes dans la littérature haïtienne.

Plimay : S’il fallait utiliser trois (3) mots pour décrire la personne d’Évelyne Trouillot, lesquels choisiriez-vous ?

Évelyne Trouillot : C’est un exercice assez frustrant dans la mesure où parler de moi me parait ennuyeux. Ce serait mieux de parler des livres, du monde et des autres. Aussi, choisir des mots, c’est bien entendu en mettre d’autres de coté. Pourtant, tant de mots me nourrissent, me portent. N’en choisir que trois c’est presqu’une trahison…

La justice parce que l’injustice m’est détestable, sans doute parce que je la vois constamment autour de moi. Pas seulement en Haïti, car cela me révolte aussi lorsque certains tentent de ramener toute la misère du monde ici, ou dans d’autres pays économiquement faibles/affaiblis. L’injustice malheureusement est partout sous forme de discrimination raciale, de préjugés sociaux, d’exclusion et même de violence contre des groupes bien ciblés. L’injustice qui s’est installée ici depuis des siècles me concerne particulièrement bien entendu. Sans doute parce que nous la prenons souvent comme si elle était normale, acceptable. Alors dans mes livres, j’y touche, je le fais presqu’inconsciemment, automatiquement. Parce que je n’ai pas le choix. Évoquer les injustices en littérature, ce n’est pas écrire un pamphlet ni un tract. C’est créer des situations où ces injustices sautent aux yeux et choquent. Créer un effet subversif où le lecteur/la lectrice sort changé/e quelque part, en rejetant ou en questionnant une réalité source d’injustice. Où il/elle se dit : « Le monde ne devrait pas être ainsi fait.» Car il peut devenir facile de s’habituer aux injustices autour de soi. De les écrire me les rend encore plus cruelles et intolérables.

L’histoire tout simplement parce que je suis attirée par elle, par les faits du quotidien dans les temps passés, par tout ce qui a un impact sur les comportements des êtres humains. Tout ce qui nous permet de mieux comprendre les femmes et les hommes. Ce qui se répète à travers l’histoire et ce qui est lié à un contexte particulier. Tout ce qui change, ce qui devrait changer pour plus d’humanité. L’histoire comme regard critique sur le passé, regard sur les mœurs qui évoluent, les préjugés qui parfois perdurent. Chercher les vérités qui nous permettent de mieux comprendre. Avec toujours comme point central, l’être humain, avec ses rêves, ses intérêts, ses besoins, ses envies ; toujours l’humain au cœur de l’Histoire. Histoire familiale aussi car la famille aussi est très présente dans mon imaginaire.

La mer finalement car elle est dans tous mes textes. Même quand je ne n’y pense pas, elle s’infiltre ; son odeur, ses vagues, son immensité, ses abysses, sa magnificence m’habitent. Elle s’introduit dans mon imaginaire et impose sa loi. Et autour d’elle, les personnages se profilent, les histoires s’emboitent. Elle est point de départ, point d’arrivée. Personnage aussi incontournable. Passage vers le néant ou vers l’aurore.

P. : Avez-vous une définition personnelle de la poésie ?

É.T. : La poésie c’est la parole ultime. La façon la plus pure, la plus dure, la plus vraie de dire les choses, de parler du monde et de l’être. De regarder ce qui est en dedans de soi, et de fouiller, en entrainant les autres avec soi. La poésie, la vraie, qu’il s’agisse de Philoctète, de Castera, d’Aragon ou de Mahmoud Darwich, c’est un plongeon lumineux et douloureux à la fois dans un univers de mots et d’idées, d’images et de sensations. Un espace où il faut trouver les mots pour tout dire même quand cela fait mal, un espace où les vérités s’entrecroisent. Ce qui nous maintient debout quand l’horreur nous entoure, quand les abîmes nous attirent.

P. : Aujourd’hui, de plus en plus de femmes se battent pour se faire une place dans la littérature haïtienne. Une littérature qui a pourtant toujours été dominée par la gent masculine. Quelle est votre perception de l’émancipation des femmes dans la littérature haïtienne ?

É.T. : Il faut en effet parler des femmes haïtiennes (au pluriel). C’est important de ne pas minimiser les différences, disons même les écarts entre les catégories sociales et économiques. La question de l’émancipation des femmes haïtiennes doit tenir compte des fractures sociales pour en cerner toutes les dimensions. Évidemment certains problèmes affectent toutes les femmes : le viol, la violence conjugale, la violence verbale à travers les chansons obscènes et injurieuses, le harcèlement sexuel au travail, dans les rues, les discriminations de toutes sortes liées au travail, à l’éducation, à la santé. Et je ne cite que les plus saillants. Par rapport aux femmes écrivains, je voudrais poser deux questions pour susciter la réflexion. La première : pourquoi y a-t-il moins de femmes que d’hommes à publier ? Il y a pourtant autant de jeunes filles qui écrivent dans les journaux scolaires, lors des ateliers d’écriture, dans l’intimité de leurs chambres que les jeunes hommes. Pourquoi est-ce plus difficile pour la femme de poursuivre son rêve, pourquoi même lorsque la femme a publié un livre, le poids social et familial l’empêche d’aller plus loin alors qu’elle a en elle ce potentiel qui pourrait se développer ? Certes, il faut un engagement individuel farouche et certaines l’ont et arrivent à se battre, à franchir les obstacles, mais cela ne devrait pas être aussi difficile pour celles qui veulent écrire.

Deuxième question : pourquoi cette tendance à vouloir à tout prix enfermer les écrivaines dans un monde à part où elles se retrouveraient entre elles ? Je pense à la perception que le lecteur et la critique ont parfois de celle qui écrit. Je lisais récemment un article dans un journal occidental où l’auteure s’indignait contre le traitement réservé aux écrivaines par les critiques littéraires. Quelque part, certains s’arrangent souvent pour parler du physique de la femme. De sa taille fine, de ses yeux enchanteurs, de sa démarche élégante ou alors de son allure masculine, des vêtements qu’elle porte. On se croirait en train de feuilleter une revue de mode. C’est un peu pareil ici. Il y a deux ou trois ans un prix littéraire important a été attribué à une jeune femme. Je peux compter les commentaires sur le livre qui n’ont pas fait mention de l’âge de la femme, de son visage, de son corps, en termes élogieux certes mais quel rapport avec le livre, son contenu, sa valeur littéraire ? Et certains écrivains (hommes) tombent dans le même travers. C’est terriblement réducteur et insultant pour les écrivaines.

Il y aurait trop de choses à dire sur l’émancipation des femmes en Haïti. Je voudrais simplement ajouter qu’il faut travailler pour que les conditions d’existence permettent aux jeunes filles qui désirent écrire de le faire. Que le poids des obligations sociales et familiales soit moindre ! Qu’elles puissent trouver un encadrement dans leur travail d’écriture et de création. S’il est vrai que ce n’est pas facile pour le jeune homme qui veut écrire – pour plusieurs raisons liées à la précarité économique, au manque d’institutions culturelles, entre autres – pour les femmes c’est doublement plus difficile.

P. : Comment est-ce que l’écriture est entrée dans votre vie ?

É.T. : L’écriture est entrée dans ma vie avec les livres, la lecture. Enfant, je me plongeais avec passion dans les livres, ce monde imaginaire me fascinait. Je crois que pour moi ce fut un passage obligé de la lecture à l’écriture. Je gribouillais dans mes carnets, sur des feuilles volantes. Je l’ai toujours fait. J’ai publié plus tard et c’est une autre histoire. Mais j’écris depuis longtemps et continue de le faire régulièrement, passionnément.

P. : Quel regard portez-vous sur le travail des maisons d’édition en Haïti ?

É.T. : La plupart des maisons d’édition se spécialisent dans le scolaire. Les maisons d’édition qui existent, – certaines ont moins de dix ans ou dix ans à peine, – ne disposent pas de capitaux suffisants pour fonctionner comme de vraies maisons d’édition. Très souvent, l’auteur doit participer aux couts, ce qui peut affecter le travail de l’éditeur et limite son pouvoir. Beaucoup de livres sont des projets non aboutis à cause de l’absence d’édition.

La question des maisons d’édition se situe dans le cadre d’un manque général d’institutions culturelles. Il ne suffit pas de proclamer haut et fort que la culture haïtienne est extraordinaire, de nommer artistes, écrivains, poètes et de glorifier les créateurs haïtiens. Il faut que l’État investisse dans ce domaine. Compte tenu entre autres du degré de dégradation de l’éducation, les initiatives privées aident certes mais ne suffisent pas pour faire la différence. Des bibliothèques de proximité, des espaces culturels dynamiques, des structures éditoriales permettraient d’équilibrer un peu les chances pour ceux et celles – c’est-à-dire la majorité – qui commencent avec moins de ressources.

P. : Pourriez-vous nous dévoiler, ne serait-ce qu’un livre, qui vous a beaucoup marqué ?

É.T. : Il m’est difficile d’identifier un livre spécifique. Je dirai que la poésie me marque plus profondément que la fiction mais qu’à chaque fois que je sors différente d’une lecture, poésie ou fiction, je me sens privilégiée. Je porte en moi toutes les traces des livres lus depuis mon plus jeune âge, certains que j’ai relus d’ailleurs. Tant de lectures, tant d’univers, de styles, d’imaginaires nouveaux, différents m’enrichissent que je ne saurais ne citer qu’un seul texte. Je me sens parfois un peu frustrée en découvrant un livre non encore lu. Face à sa profondeur, son impact sur moi, devant la beauté de l’écriture, je me dis qu’il y a tant de livres que je n’ai pas encore lus. Que je ne pourrai jamais tout lire et que c’est bien dommage. Mais en même temps, cela me permet de garder intact mon émerveillement en découvrant un nouveau livre. C’est aussi un privilège pour lequel je suis reconnaissante.

Propos recueillis par Livenson Joseph

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