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Et si nous profitions de la pandémie pour tirer Haïti du gouffre de la déviance ?


Comme toutes les catastrophes qui ont secoué l’humanité, le coronavirus laissera des sillons profonds sur la face du monde. Dans l’immédiat, on a pu constater les dévastations de la pandémie sur le plan économique et la perte innombrable de vies humaines. Mais ce sont là des traits visibles à l’œil nu. Cependant, les séquelles de la pandémie, sur le plan psychologique, auront des conséquences dévastatrices non seulement sur la génération d’aujourd’hui qui en est témoin, mais aussi sur celle de demain. Avec des millions de sans-emplois dus à la pandémie, il faut s’attendre à une montée vertigineuse du taux de criminalité, de violence domestique et de suicides post COVID-19. Ces phénomènes sont souvent présents à l’occasion des grandes calamités telles que les guerres, les récessions économiques, la famine, etc. Dans les pays développés, les responsables politiques savent qu’ils doivent se préparer à une éventuelle recrudescence de troubles mentaux liés au coronavirus. Les observateurs sociaux ont remarqué une nette diminution du taux d’homicides à travers le monde, notamment aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Amérique centrale et ailleurs. Paradoxalement, on a aussi constaté une flambée de violence domestique. Cela s’explique par le fait que les criminels sont forcés de se confiner et puisque la majorité des gens restent chez eux, il y a moins de chance pour que leurs maisons soient cambriolées. Toutefois, les membres des foyers qui passaient leurs temps, soit au travail, à l’école ou dans d’autres activités quotidiennes, se retrouvent maintenant ensemble. Ce qui donne lieu à des querelles domestiques qui souvent aboutissent à la violence. Mais à notre avis, cette situation de violence n’est pas uniquement liée au fait que les gens se retrouvent ensemble sous un même toit. Il faut tout aussi bien souligner le traumatisme engendré par le confinement et les dégâts causés par le virus lui-même au sein des sociétés. Les médias, dans leur grande majorité, diffusent, à longueur de journée, des nouvelles sur la propagation du virus, parfois en des termes peu rassurants. Dans certaines communautés, particulièrement celles qui ont un grand nombre de minorités ethniques, les gens ne laissent point leur logis par peur d’être contaminés par le virus. Ce confinement involontaire et le chômage dû au coronavirus sont à même de provoquer un déséquilibre mental chez ceux qui s’y sont assujettis.

Dans les pays où la santé mentale est considérée au même titre que la santé physique, les responsables sanitaires dépêchent souvent toute une batterie d’experts composée de psychologues, de psychiatres, de travailleurs sociaux et membres du secteur religieux, pour accompagner les victimes et leurs familles au lendemain d’une catastrophe. En Haïti, suite au tremblement de terre dévastateur qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de nos concitoyens, la population se retrouvait seule, sans aucun accompagnement psychologique, mis à part quelques rares organismes non-gouvernementaux qui durant les premiers jours avaient apporté un tantinet d’assistance psychologique à certaines victimes. Le gouvernement haïtien, ce grand manitou invisible, s’était, une fois de plus, dérobé de sa mission régalienne. Même si avant le tremblement de terre Haïti était déjà en plein dans le banditisme et le marasme économique, il est certain que le pays a connu une prolifération impressionnante des gangs armés dont les sphères d’action ont largement débordé le cadre des zones de non-droit pour s’étendre aux quartiers plus au moins huppés. Le phénomène de kidnapping s’est métastasé dans tout le tissu social haïtien au point de devenir une activité lucrative même pour certaines familles bourgeoises. Puisqu’aucune étude n’a été commanditée par les responsables du pays pour anticiper les séquelles de la catastrophe du 12 janvier 2010, on est en droit de se demander si les dérives constatées aujourd’hui ne sont pas la conséquence directe du traumatisme post-sismique.

Aujourd’hui, nous faisons face à une réalité susceptible de causer des dégâts beaucoup plus importants que le tremblement de terre. Ce qui contribuerait à aggraver une situation déjà lamentable. Quelles sont les dispositions prises par les responsables du pays pour protéger la population face à la pandémie ? Mis à part l’encadrement économique promis pour aider les citoyens à faire face aux problèmes créés par le confinement, est-ce que l’État a un plan pour gérer l’après- COVID-19 ? Si les dirigeants se respectent ils doivent savoir quelles mesures adopter afin d’éviter des émeutes de la faim pouvant aboutir à une implosion sociale aux conséquences inimaginables. Même si la pandémie n’arrive pas à faire autant de victimes qu’à New York ou ailleurs, les dirigeants haïtiens ont l’obligation d’élaborer un plan pour non seulement faire face à la catastrophe économique post-COVID-19 – bien que nous y sommes déjà – mais aussi pour empêcher que la population, traumatisée, ne sombre davantage dans le désespoir, la criminalité et le suicide. Pour y parvenir, l’État doit mobiliser les travailleurs de la santé, y compris les travailleurs sociaux, les psychologues, les conseillers psychologiques et pédagogiques en vue de la prise en charge de la santé physique et mentale de la population en général et des jeunes en particulier. Sans cette initiative nous aurons raté, une fois de plus, l’occasion de soustraire le pays du gouffre de la déviance.

Boston, le 14 mai 2020

Muradieu Joseph
Psychologue et syndicaliste

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