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Dialogue entre deux poètes


Ce dialogue littéraire entre le médecin et l’écrivain Jonas Jolivert qui vit à Marseille, et le jeune poète haïtien Samuel Taillefer qui vit à Port-au-Prince, nous plonge dans le merveilleux univers insolite de Jonas Jolivert, à travers son regard anecdotique sur le secret de ses processus de création poétique. Lisez le dialogue pour en découvrir davantage !

Samuel Taillefer : Bonjour docteur ! J’espère que vous allez bien. Je me permets de vous avouer une chose aujourd’hui. Je suis enfin à ce niveau où je peux saisir la véritable essence de votre recueil ” Maux enjoués en jeux de mots “. Je m’incline devant le style. Toutes ces années où trop de détails m’ont échappé, pourtant je l’ai lu et relu. Je tiens donc à vous féliciter une fois de plus. J’ai l’impression en le lisant d’être sur un banc d’école. 

Jonas Jolivert : WOW…! C’est le seul mot qui me vient à l’esprit ce matin. Ce message inattendu et pour moi tellement improbable a su me faire frissonner et humecter mon regard qui se brouille sur l’écran de l’ordinateur où ces mots ressemblent à des dards trempés dans une pénétrante douceur. Merci poète ! C’est réellement très touchant.

Mais tu sais, ce recueil c’est l’œuvre d’une de tes élèves : La ” fameuse ” Diaghilev Laforest !
Je partageai avec elle les premiers écrits. Comme tu la connais elle m’a dit que je n’étais qu’un égoïste de ne pas partager avec les autres. Après il y eut une sorte de correspondance à des écrits qu’elle produisait, elle aussi.

ST : Elle a toujours été sensible aux choses du cœur que seules les images d’une poésie authentique peuvent exprimer ! Et c’est bien son style de faire ce genre de reproches. Elle a bien raison.

JJ : Ce matin, je suis passé dans le service de réanimation de la clinique où je travaille. Une jeune infirmière à qui j’avais donné le livre m’a dit : ” Docteur je n’ai pas encore fini de lire votre livre. J’ai l’impression qu’il faut le relire plusieurs fois. “

ST : Elle a définitivement raison. Je le relis chaque année au moins une fois. Et c’est seulement cette année que je comprends réellement les textes.

J.J. : Eunice Eliazar, la journaliste culturelle du Nouvelliste que j’ai eu à héberger chez moi en France a eu à me dire que maintenant qu’elle a vécu près de moi, elle comprend mieux ce que j’écris.

ST : Quand je lis ” Mon clan destin ” , je saisis enfin cette connexion entre moi et le texte. 

JJ : Chaque texte a une histoire et est parti d’un mot. L’histoire de l’écriture de ce recueil est, je pense, plus intéressante que le recueil lui-même ! J’étais dans un état second quand je l’écrivais.

ST : C’est toujours ainsi. Parfois, nous atteignons cet état de conscience qui nous mène vers le constat que c’est la poésie qui nous écrit et non l’inverse. Pour écrire un bon texte, le mieux reste encore de se laisser guider par sa plume. L’état second c’est le premier état du poète. 

JJ : Le clandestin, m’est venu pendant que j’écoutais une émission de nouvelle. J’ai dû m’arrêter sur un parking pour l’écrire d’un trait. Si je laissais passer l’inspiration après impossible de la retrouver ! C’était de la folie !

ST : Je comprends pourquoi ce texte me captive autant. 

JJ : Chacun des textes a une histoire. Par exemple avec Diaghilev il m’est arrivé quelque chose assez bizarre. Pour un 17 octobre, son école et sa classe de philo organisèrent un spectacle et ils ont déclamé un texte patriotique. Elle partagea avec moi une vidéo sur Youtube. 

ST : Je m’en souviens. J’étais leur accompagnateur pour ce spectacle. 

JJ : J’ai écouté et regardé la vidéo sans grand intérêt. Après elle me demanda mon avis. Je lui répondis : Bon les jeunes ne faisaient que gueuler. Ils ne maîtrisaient pas trop l’art oratoire ! Elle me répondit c’est tout ? J’ai dit oui !

À elle de me dire : Monsieur vous voulez réécouter le texte ? J’exécutai. Puis je lui dis : le texte me dit quelque chose ! Elle me reprit : c’est tout ? J’ai dit ben oui !

ST : J’imagine qu’elle vous a passé un savon. 

JJ : Elle me dit vous êtes irrécupérable ! j’ai dit ok ! Sans bien comprendre ! Elle me dit un titre comme ” Mon Haïti et moi ” ça te dit quelque chose ? J’ai dit je crois que oui ! Suis allé chercher dans mes écrits et j’ai trouvé le texte !

En fait elle avait fait un montage avec mon texte et je ne m’en étais pas aperçu ! Elle a sûrement dû partager avec moi, mais ça fait déjà un moment. 
Bref ! Merci énormément pour ton appréciation !

ST: Une histoire de dingue. C’est digne d’un scénario. 

JJ : En effet !
Cette appréciation – venant d’un vrai poète – je ne jouerai pas de la fausse modestie ; ça fait plaisir ! 

ST : Vous méritez chaque goutte de l’admiration que j’ai versée dans ce texte. On sent que chaque ligne est un témoignage d’authenticité. C’est pourquoi je n’ai aucun mal à vous croire quand vous me dites que chaque texte a une histoire.

Par exemple, dans ” Sua Culpa “, on suit l’évolution du texte. Le profil du personnage. Et on comprend que cela parle pour dire le réel. Une observation de ce qui a été dans tellement de pureté.

JJ : Raynaldo m’avait invité à Jacmel pour parler de la poésie, autour de mes deux recueils ! Le titre de la réflexion fut : ” À quoi sert la poésie ? ” Il fut triste et déçu quand je lui répondis devant un groupe de poètes et d’amants de la poésie que la poésie ne servait à rien !  

ST: Moi aussi j’aurais été étonné à la place de Raynaldo.

JJ : Je voulais juste lui dire que je ne prenais pas tellement au sérieux cette activité-là … Et me voir parler de poésie c’est comme si je faisais de l’usurpation !
On a beaucoup ri puis discuté ! Avec des échanges très intéressantes.

ST : Pas du tout. Vous êtes un vrai poète. La poésie n’est pas un art de placer des mots l’un après l’autre. 

Je me retrouve en vous parce qu’on sent que la véritable essence de la poésie s’est saisie de vous. 

JJ : Je suis flatté. Je me sens honoré de lire ça !
Je t’avoue que même si je voulais écrire des textes poétiques, je n’en serais pas capable car je ne retrouve pas cet état de transe qui était mien lors de l’écriture de celui-ci…

ST : Je comprends ce sentiment. Mais, ma faible expérience dans le domaine m’a appris que c’est assez normal de passer par cette phase de temps à autre.

JJ : Ton expérience est définitivement plus forte que la mienne dans ce domaine cher ami !

ST : Pas vrai du tout. Je suis un paresseux notoire.

JJ : Tous les textes ont un contour et un fond qu’il faut reconstituer au fil de la lecture, voire de lectures successives.

ST : Je relis encore et encore car je sais qu’à la fin ma poésie s’en retrouvera changée même inconsciemment.

JJ : Par exemple je crois que ” Voyage en chiffre et en lettres ” parle d’un voyage dans un TGV en compagnie d’un groupe d’adolescentes qui cassaient les couilles ! La rythmique, la mesure, suggèrent le mouvement des locomotives !

Mes textes sont souvent inachevés car c’est écrit d’un trait. Quand je reviens dessus pour modeler, arranger… etc… Je ne suis plus dans l’inspiration je préfère mettre un point presque final que de rajouter des mots et racoler des lignes !

ST : C’est mieux en effet. 

JJ : Sur un des textes, j’ai vécu une histoire qui me fit comprendre que je perdais la tête.

J’écoutais une chanson de Nicolas Peyrac à la radio sur la route du travail. J’ai entendu un mot qui m’a plu. Je me suis dit qu’il faut écrire quelque chose partant de ce mot. En conduisant j’ai tout le texte qui se défila dans ma tête. En arrivant à la clinique, j’ai eu une urgence à gérer. Donc je sortis de ma bulle pour faire face à la réalité. Après avoir opéré je me suis dit, ” ça y est je vais écrire ! ” Il me fut impossible de commencer car je ne savais plus quel mot c’était. Je suis resté à la clinique l’après-midi et la soirée pour réécouter toutes les chansons de Nicolas Peyrac. Tard dans la nuit je suis tombé sur le mot. Puis j’écris un texte qui n’avait rien à voir avec le premier que j’avais imaginé. Qui pis est je n’ai pas pu placer le mot dans le texte !
Je me suis dit :  ” Bon Jonas tu es devenu dingue ! Tu ferais mieux de t’arrêter ! “

ST : La même chose m’est arrivée.

JJ : À toi aussi !

ST : J’étais en taxi, presqu’arrivé à destination (une rencontre pour le travail) et puis une chanson me fit pousser un texte dans la tête. Si beau que j’ai essayé tant bien que mal de le réciter pour ne pas l’oublier. Même pas au milieu de l’échange avec mon rendez-vous que le texte n’était plus !

JJ : C’est rassurant ! Je n’étais donc pas fou !

ST : Pas du tout. J’ai essayé de le reproduire en vain. Le laisser a été pour moi un véritable supplice. Mais c’est aussi ça la poésie. Se faire surprendre au moment le plus inattendu.

JJ : Je le comprends mieux maintenant.

ST : Oui. Avec le temps il faut accepter que nous ne sommes auteurs que partiellement. Il y a autre chose derrière ce que nous faisons.

JJ : Je suis parti dans une autre forme d’écriture. J’ai des romans avec plus de deux cents pages écrites que je n’arrive pas à reprendre. Le fil une fois coupé. 

ST :  Vous pouvez retrouver le fil. Je sais que c’est possible. C’est tout un exercice. Mais c’est possible.

JJ : C’est vrai que j’ai beaucoup d’occupations et de préoccupations aussi. 

ST : C’est vrai, en effet. Je comprends cela de plus en plus. Vivre en Haïti relève du défi. 

JJ : Oui, en effet ! J’admire ceux qui y restent pour se battre et je fuis ceux qui ont tendance à essayer de s’adapter à l’impossible et à l’insupportable !

ST : Et s’il est vrai qu’il nous faut rechercher les occupations, les préoccupations, elles, viennent d’elles-mêmes sans qu’on ait besoin de lever le petit doigt. Malheureusement, la grande majorité s’adapte sans rien questionner. Si on les force à le faire, leur bulle est brisée et ils nous en veulent pour ça.

J.J. : Je ne veux certes envoyer personne à la boucherie ! Je voudrais juste que tout le monde accepte l’urgence du changement !

ST : Nous l’acceptons, mais pour la plupart, c’est seulement à un niveau individuel.

JJ : Quand je reviens en Haïti on organisera une petite discussion autour de ce texte. On pourrait faire une sorte d’échanges de bons procédés ! Je te parle de tes textes et tu parles de celui-ci ! Surtout je crois que les sorties de ” Maux enjoués en jeux de mots ” et de ” Au bout de mes chaînes ” ont coïncidé et ce fut chez le même éditeur ! 

ST : Ce sera avec plaisir. Il faut que je vous rencontre. 

JJ : Généralement je rentre en Haïti tous les étés. Cette année c’est fichu ! Coronavirus, insécurité. Je ne sais pas si je vais pouvoir quitter la France cette année.

ST : Cette année n’est pas très indiquée pour un retour au pays.

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