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Davastruc Jean-David Bruno : « Cette vie de patachon, seuls les poètes savent comment la traduire »


Poète, écrivain, informaticien, juriste, enseignant, Davastruc Jean-David Bruno est l’auteur d’un long poème intitulé “In Memoriam 12 Janvier 2010”, publié en France en 2018 aux Éditions du Pont de l’Europe. À travers notre rubrique Entretien, qui se veut librement un prétexte pour donner la parole aux écrivains, le jeune auteur nous livre sa vision de la poésie, nous dévoile son rapport au monde ainsi que sa compréhension du divin. Découvrons donc ensemble l’univers éblouissant du poète, avec ses zones d’ombre et ses soleils rieurs !

Plimay : D’entrée de jeu, qui est réellement Davastruc Jean-David Bruno ?

Davastruc Jean David Bruno : Je tiens d’abord à saluer toute l’équipe de Plimay pour cette bonne initiative. C’est un très grand travail que vous faîtes dans le secteur. Je vous souhaite succès ! Le monde littéraire a grand besoin de vous.

Je suis Davastruc Jean-David Bruno, Jacmélien, natif de Port-au-Prince. Ecrivain, poète, je suis dans la catégorie de ces hommes qui ont vécu et survécu. Ah ! Survivre ? Je crois que c’est ce qu’on est tous en train de faire dans un pays comme le nôtre. Je suis un survivant qui cherche sa voie, un errant dans les profondeurs sacrées du temps.

« Je ne vis pas ; je survis. » Non, je ne vis pas. Je fuis le monde depuis des années ; j’aime les humains. Pourtant je ressens le besoin de les fuir tous les jours.
J’ai grandi à Port-au-Prince et c’est là que mon amour pour la littérature a pris forme. J’ai fréquenté quelques écoles de la capitale. Mais c’est ici à Jacmel que ma personnalité allait se développer. En 2007, j’étais en classe de seconde quand je suis arrivé à Jacmel. J’ai eu la chance de faire mes trois (3) dernières classes au Lycée Pinchinat de Jacmel et d’aboutir quatre longues années d’études à l’École de Droit de Jacmel. J’ai dit CHANCE. C’est vrai. Notre vie est un long voyage ; on rencontre facilement des compagnons de route, des gens qui s’investissent sans le savoir, pour donner à notre vie, le sens qu’il lui faut. On côtoie des gens qui étaient destinés uniquement à former notre caractère. Pour ma part, c’est au cours de mon passage au Lycée Pinchinat que j’ai rencontré des personnes qui allaient plus tard, orienter mon esprit vers le chemin du multivers, transformer mon cœur en un champ d’amour fraternel. J’entends encore la voix de mes deux perles au Lycée, Reguy et Terson. Ma vie d’écrivain aujourd’hui, serait sûrement différente sans leurs mots d’encouragement.
Ah ! Les gens qui nous côtoient ont leur part dans nos vies. Soyez en sûrs !

Plimay : Votre rencontre avec la poésie, ça date depuis quand ?
Avez-vous le souvenir de votre premier poème ? Si oui, qu’est-ce qui vous l’avait donc inspiré ?

D.J.D.B. : Ah ! J’étais poète avant même de savoir composer des textes. Je me souviens de mes années en 2ème cycle fondamental. Je récitais des textes poétiques comme si j’en étais l’auteur. Ces textes contenus dans la grammaire avaient été mes premiers poèmes lus. Ah ! Lafontaine ! Je l’aimais bien. C’est sa fable « Le corbeau et le renard » qui a marqué mon jeune cœur à l’époque. Et là était né le besoin de se sentir vivant, d’exister. J’avais des besoins ; ce n’étaient pas ceux d’un enfant ordinaire. (Rires) Je me voyais en train de rédiger un sonnet, de tenir un recueil de fables et faire exploser mes idées devant la maitresse, et qu’elle m’accorde une multitude de bisous sur mes joues de gamin exalté. (Rires)
Ah oui ! Je me souviens de mon premier poème. C’était au cours de l’année 2002, je crois. On faisait du camping. On avait organisé une petite correspondance pour encourager les jeunes à lier connaissances, car il y avait des jeunes qui ne faisaient pas partie de mon équipe. On avait commencé les échanges de mémos sous des pseudos. Et là, tout était devenu différent. Ma correspondante était une jolie fille ; je l’avais découverte malgré elle. Et le poète était né ce jour-là. Je lui écrivais avec une souplesse de gamin galant, je lui exprimais toute mon adoration. C’est comme si c’était hier. J’ai la mémoire encore fraîche.
« On ne naît pas poète. Les circonstances engendrent le besoin d’exister dans un monde différent ; c’est ce qui enfante la poésie. Le poète est né de la vérité car il est prophète. »

Plimay : Quelle est l’utilité de la poésie dans une vie comme la vôtre ?

D.J.D.B. : Pour répondre à cette question, je dois vous parler de mon existence.

Comme mentionné plus haut, je ne vis pas ; je survis. J’ai des douleurs dans le cœur et des chagrins dans l’âme. Mon cœur bat sous le rythme d’une musique funèbre, noyé dans l’infini où chaque goutte de mon sang cherche à assouvir la soif du temps. Je me noie dans un chagrin où l’infinitude de l’existence tiraille chaque pore de mon corps, je suis prisonnier d’un néant obscur.

Etre poète a été pour moi, un bouclier en Haïti. Cette vie de patachon, seuls les poètes savent comment la traduire. La danse qui fait bondir le poète est magique ; il grouille et s’élance à corps perdu dans une valse féerique, laissant le temps dans l’infini des mondes, où chaque lettre de l’alphabet est une étoile dans son ciel. Et là, il danse avec son âme ; il danse, danse encore comme pour arrêter le temps.

La poésie joue un très grand rôle dans ma vie. Serais-je encore vivant sans elle ? Je ne sais pas. Une chose est certaine : elle est une épouse dont je ne peux ignorer les caresses. Elle habite en moi. Elle est une amie, une confidente, une mère… enfin elle est toute ma vie. Je ne connais de plus beaux moments que ceux passés à imaginer, à rêver, à contempler l’existence dans toute sa beauté. Et me sentant menacé par ma courte existence, je commence à écrire, à peindre ces rêves tant chéris.
« Qui ne souffre pas ne connaît pas la souffrance. » Le poète est né de ce besoin de se sentir, d’exister et d’être ; de voguer vers l’inconnu, fuyant le monde pour côtoyer les mystères de l’imaginaire. Ah ! Ce fou que je suis. J’aimerais me sentir aussi loin des atrocités du monde matériel, toute ma vie.
La poésie me réconforte quand les tourments de la vie frappent à la porte de mon innocence. Elle me permet d’avancer vers mes rêves, elle me donne la force de vivre, d’aimer, de pardonner.

Plimay : Vous êtes l’auteur d’un mince ouvrage de poésie intitulé « In memoriam : 12 Janvier 2010 », paru en France en 2018 aux éditions du pont de l’Europe. Votre livre, par conséquent, s’inscrit dans le cadre d’une démarche rétrospective ; un bond, si l’on peut dire, de huit (8) ans en arrière.
A votre avis, que doit-on encore retenir de cette date catastrophique au cours de notre histoire de peuple ?

D.J.D.B. : Oui ! « In memoriam 12 Janvier 2010 » est inspiré du séisme dévastateur survenu en 2010. Je l’avais commencé cette même année. À l’époque j’étais en Philo au Lycée Pinchinat. De retour chez moi, ce jour-là, je lisais l’un de mes romans, (un genre que j’affectionne). La terre tremblait et je lisais. Je ne savais pas de quoi il s’agissait. Les gens couraient. Je ne savais vraiment rien. Jusqu’à ce que quelqu’un me faisait sursauter en criant : « Dave, sors de là ! » J’étais assis le dos contre un mur. J’avais obéi. Une fois sorti, le mur écrasait la chaise qui me tenait. J’étais surpris à ce moment. J’aurais pu mourir…
Depuis je commence à penser aux autres, à me voir en eux. Je les vois tous comme des passants comme moi. Le temps ne nous appartient pas. Les haïtiens doivent comprendre qu’ils sont tous des rescapés. Et que font les rescapés ? Se haïr ? S’entretuer ? Non ! Les rescapés doivent s’unir pour changer les choses et rendre la vie meilleure.
Cette date catastrophique, on ne doit jamais l’oublier. Elle marque la naissance d’une nouvelle conscience. Elle est le symbole du demain possible. Rescapés ! Nous devons prouver à la terre que nous méritons cette chance de vivre dans l’union et l’amour.

Plimay : En quoi consiste véritablement le message de ce livre ?

D.J.D.B. : Le livre s’adresse à tous les humains, les haïtiens en particulier. Il transmet un message d’amour et une recommandation : « Soyez frères, cessez vos discordes. Accomplissez-vous ensemble, car vous aviez été ressuscités pour accomplir. »

« On ne renaît pas pour mourir ; on renaît pour accomplir ».
12 Janvier 2010 nous l’a dit en lettres de feu. Doit- on l’ignorer ?

Plimay : À maints endroits de ce long poème qu’est “In Memoriam”, on aperçoit la notion de Dieu qui apparaît sous votre plume, de manière récurrente : “Ce Dieu caché dans la voûte céleste/cet invisible mercenaire/Dieu de gloire/ Dieu de peine…”

Quel est le rapport du poète que vous êtes, avec Dieu ? Autrement dit, comment concevez-vous le divin ?

D.J.D.B. : Ah ! Je suis né dans une famille chrétienne. Une famille qui croit fermement que la terre a un seul maître. Je vous le confie, je crois en un Dieu. Pas ce Dieu décrit par les pasteurs, les diacres, les pères… Je ne soutiens aucune forme de religion. Je suis convaincu que le monde serait bien sans la religion. Elle divise et tue la notion de fraternité en limitant ses ressources. Le chrétien ne se rend pas chez le vodouisant, il refuse de manger chez lui. Ce n’est pas la peur qui traduit cette façon d’être, mais la méfiance. Alors que la fraternité exige un amour du prochain sans limite.
Je crois que Dieu existe. Mon Dieu est cette force que je ne vois pas. Il est invisible. Je crois fermement que la planète n’est pas le fruit du hasard. Seule une force intelligente, un être suprême peut accomplir de telles merveilles.
Mon rapport avec cette force invisible me dépasse. Ce 12 Janvier là, je voyais tous les haïtiens les yeux tournés vers les cieux, implorant grâce. Ils croient qu’il y a un être au-dessus d’eux. Ils l’appellent comme ils veulent. Moi je l’appelle Dieu. Le divin est ce qui ne peut être compris, qui s’efface pour se créer un univers dans les profondeurs du savoir. On le cherche sans le comprendre. Il ne s’explique que par une certaine manifestation douteuse. Le divin est ce qui provoque la peur, mais réconforte à un point extrêmement bon.
« Dieu est une force inexplicable. Toute tentative d’explication plonge l’esprit dans le chaos car notre intelligence humaine est trop faible pour appréhender une essence surhumaine. On doit se contenter de l’appeler le Bon Dieu ».

Plimay : Pourquoi donc encore la rime et des vers classiques au XXIème siècle ? La poésie classique, constituerait-elle, pour ainsi dire, votre horizon indépassable ou un héritage à préserver ?

D.J.D.B. : J’aime les rimes. Elles me rappellent la cohérence, la liaison qui existe entre toute chose. Ah ! Le vers classique ! Je viens de vous dire, j’aime les rimes. Les auteurs classiques me dominent encore aujourd’hui, je dois l’avouer. Je ne peux pas m’en passer.
Je dirais que c’est un héritage à préserver car il y a des auteurs qui me hantent encore. C’est comme s’ils étaient au XXIème siècle. Quand je ferme les yeux, j’entends le maître Hugo :

« Dieu le veut.
Dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert ;
Malheur à qui dit à ses frères
Je retourne dans le désert … »

Quel amour prêche-t-il ici ! Ces vers me hantent. Je me vois dans l’obligation de perpétuer ces vers qui chantent la beauté de l’âme telle qu’elle devrait être, qui transforment et qui délivrent.

Plimay : Quels sont vos modèles en poésie ? (Des poètes pour qui vous auriez une certaine affection).

D.J.D.B. : Mes modèles ? Ils sont nombreux. Victor Hugo, Lamartine, Arthur Rimbaud, Baudelaire, Ronsard, Etzer Vilaire, Oswald Durand… pour ne citer que ceux-là.
J’ai bien des poètes pour qui j’ai de l’admiration. Ceux-là qui écrivent, guidés par le besoin de fuir les misères de l’existence, tiraillés par la souffrance en terre natale. Ces poètes qui traduisent leurs états d’âme, qui chantent l’amour ; qui traduisent en langue des anges, les tracas d’ici-bas.

Plimay : Des projets d’écriture ?

D.J.D.B. : Oui ! J’en ai plein. Je suis en train d’écrire « Les amants du manoir Adriana », roman dans lequel le manoir Adriana de ma ville Jacmel recevra la visite de deux mystérieux personnages ; ainsi que « Madichon », mon premier recueil de poèmes en créole. Ah ! Ce recueil-là, je crois que c’est un défi relevé à mon ami le poète Raynaldo Pierre-Louis, car ce dernier apporte des corrections à mes « U » (en créole), comme dans « Publikasyon » tous les jours. (Rires) ; enfin « Sous les pétales de l’inconnu », un recueil de poèmes pour conjuguer le temps. Je compte aussi publier des textes déjà prêts.

Plimay : En dernier lieu, parlez-nous du centre numérique de Sable Cabaret, dont vous êtes le responsable ? Quel est l’objectif de ce centre ?

D.J.D.B. : Ah ! Le centre ? Je peux donc parler en tant que responsable de projets et d’activités. Je n’en suis pas le responsable. Le responsable est Monsieur Jean Louis Dajais. Nous entretenons des relations. Nous abordons ensemble des points importants pour l’épanouissement du centre.

Son histoire est intéressante. Il y avait une caisse populaire dans la localité active dans les années 1982. Cette caisse passait à peu près 18 ans, soit jusqu’en 2000 où elle avait été obligée de fermer ses portes, car tout était en faillite.
GAPCPRSE (Groupe d’Action et de Progrès pour la Coordination de la Région du Sud’Est) qui a son siège social à Sable Cabaret de la montagne de Jacmel, avait trouvé important d’utiliser le local de ladite caisse populaire pour booster les stratégies d’aide à la communauté et les zones avoisinantes, de faciliter le changement.
Après le passage du séisme dévastateur en Janvier 2010, le comité de coordination de GAPCRSE, soutenu par des personnalités de la communauté, avait eu l’idée de fonder une école de 3ème cycle fondamental (cette école, la seule dans la communauté, travaille encore contre vents et marées, pour distribuer le pain de l’instruction aux enfants).

Plus tard, en 2012, pour aider les enfants à mieux travailler, l’idée d’un programme dénommé « Ecole numérique » avait été votée et exécutée, sous le haut patronage de HAITI FUTUR et PLANETE URGENCE. L’organisation OPADEL de la montagne de Jacmel a été le premier bénéficiaire. Et c’était le tour de GAPCPRSE, quelques mois plus tard. L’ancien local de la caisse a été l’endroit idéal pour bénéficier de ce programme. Après un accord signé par les différentes personnalités de la communauté, et le procès-verbal dressé, le local a été baptisé CENTRE NUMERIQUE DE SABLE CABARET.
Le centre a pour objectif de promouvoir l’Éducation. Nous avons peu de matériels (un projecteur et un boitier, quelques batteries et panneaux solaires. C’est le seul espace disposant d’une source d’énergie électrique dans la communauté), mais nous agissons pour tous. Les professeurs au niveau primaire, formés dans le cadre du programme Education via le numérique d’Haïti- Futur, travaillent avec les enfants en utilisant les ressources du centre.
Nombre de jeunes ont été formés depuis. Nous offrons des formations en informatique, en artisanat, des ateliers de travail en construction pour les professionnels (charpentiers, techniciens en maçonnerie…) et les jeunes intéressés par ces domaines.

À noter que le centre, ne disposant pas de matériels pour faire face aux grands défis du numérique, s’est vu dans l’obligation de multiplier les stratégies pour aider les jeunes de la communauté. C’est là que j’interviens avec toute la force de mon cœur. Et nous sollicitons toute aide possible de la part de ceux qui aimeraient supporter le centre.

Après la gestion d’un projet de bibliothèque qui me tient à cœur, je viens de lancer notre nouveau programme : BACK UP EDUCATION. Ce programme vise à aider les élèves en 9ème A.F et Philo pendant la période du confinement via leurs téléphones intelligents/ tablettes en utilisant l’application whatsapp. Pour la réalisation de ce programme, nous lançons un appel à contribution à tous les professeurs et invitent les élèves concernés à s’y intégrer.

J’ai d’autres projets pour le centre. Tel le lancement d’un site de formations en ligne, une salle de conférence, une salle d’informatique avec accès à internet, un terrain de jeu pour faciliter la lecture aux enfants (ces petits êtres-là aiment jouer, et c’est en jouant qu’ils apprennent mieux)… Enfin je donnerai toute mon énergie pour offrir aux jeunes un espace où ils peuvent apprendre et se sentir à l’aise, dans un espace riche.
Vous voyez ? Beaucoup de projets. Et je sollicite l’aide de chacun de vous qui lisez cet entretien et qui peuvent aider le centre d’une manière ou d’une autre.

Travailler pour une meilleure condition de vie est ce qui me maintient en vie. Je crois fermement que le changement est possible ; une autre Haïti est possible.

Je remercie tout le staff de Plimay pour cet entretien. La bataille engagée demande beaucoup de force ; tenez ferme !!!

Propos recueillis par Raynaldo Pierre-Louis

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