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Dans les traces de Jacques Derrida


Le coup de force du Grand Capital – il faudrait encore préciser ce que l’on entend au juste par là; tant il est vrai que s’insurger contre le Grand Capital, en ignorant tout de la provenance de ce nom, revient secrètement à lui faire allégeance – ne consiste pas tant à rendre possible une domination sans commune mesure de l’Homme – non pas l’Homme comme essence, nature ou type idéel mais l’Homme comme modèle (et caricature de lui même) tout à la fois définitif, normatif et limitatif et dont il faudrait épouser les propriétés et l’Histoire communément admise – sur l’autre homme, de L’Homme sur son autre (à moins que ça ne soit son hôte), de L’Homme sur la bête, la fleur, la Terre enfin voire, s’il le pouvait, l’astre du jour lui-même.

Heidegger a pu dire que le danger de la technique réside dans cet arrachement de l’étant à son site; celui en qui séjour il fonde et d’où il ne cesse de provenir comme pour mieux y revenir, mais aussi à l’Être en général qui n’advient que dans et par la langue (étant entendu que la langue est le lieu de manifestation mais aussi l’abri voire l’habit secret de L’Être).

La langue, ce précieux trésor, que le Grand Capital cherche à domestiquer, arraisonner, aplanir et dont il réduit indéfiniment les virtualités et le sens. La langue, cet espace précaire mais impossible à circonscrire qui ouvre l’espace au Temps et le Temps à l’espace, est (et le Grand Capital l’a bien compris) tout ce qu’il nous reste pour résister à l’injustice, au règne insupportable de l’arbitraire et à la loi tyrannique de l’équivalence générale (il y a bien aussi l’Éros mais qu’est ce que L’Éros sans quelques mots pour lui donner corps et voix). Si l’homme s’empare de la langue – sa mémoire, sa généalogie, les esprits qui y résident et en définitive son génie – alors il s’empare de la possibilité et du pouvoir de perpétuer cette mémoire de l’origine dont le Grand capital cherche à nous priver. Car c’est bien là que réside le grand coup de force du petit Capital : nous priver de la langue pour mieux nous séparer de l’Histoire qu’elle porte comme son plus haut secret et sa plus vive blessure.

Pourquoi des poètes en temps de détresse ? Pour ne jamais oublier qu’il ne faut oublier que ce qui doit être oublié mais ne peut jamais l’être. Pourquoi des poètes en temps de détresse? Pour résister jusqu’à la mort à l’emprise (qui est aussi l’empire sans partage) du sens commun – cette déflagration assourdissante que le Grand Capital impose à travers ses productions, celui qu’il inscrit dans ses discours, celui qu’il lie à ses fantasmes et à son prétendu destin – sur le sens pluriel. Pourquoi des poètes aujourd’hui? S’obstinant à dire le bel aujourd’hui? Pour ne pas mourir des conséquences de cette immense catastrophe qui, au fond, a déjà eu lieu et que les plus fous d’entre nous voudraient bien nous faire revivre indéfiniment : ne plus dire pouvoir dire mot et ne plus pouvoir faire autre chose que subir passivement cette séparation d’avec nos pauvres lieux de séjour -et non d’établissement – consécutive de l’instauration d’un régime de temporalité qui, ignorant tout du passé -cherchant même à anéantir une nouvelle fois ceux qui l’ont déjà été ou le sont -, nous prive indéfiniment du présent et nous interdit d’accueillir gracieusement tout ce que l’avenir porte de réserve, en réserve et nous réserve (tout ce qui vient et n’en finit jamais de venir, y compris tout ce qui est déjà venu ou n’est jamais venu.

Julien Miavril

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