Poésie Batbouch : pour un petit vent frais et libre

Batbouch : pour un petit vent frais et libre


Pierre Wilkens Cherismé est une promesse de bourgeons éclatés dans le grand arbre poétique haïtien. Il nous livre son tout premier recueil de poèmes au titre pour le moins évocateur : Batbouch.

Paru chez Edisyon Freda (jeune maison établie aux Gonaïves) en mai 2020, Batbouch est présenté sous une couverture montrant un édifice important, qui donne l’impression d’être en feu et entouré par la nuit. Cette image peut être lue comme une allégorie de ce « vertige immobile des choses » dans lequel se penche notre île décrite dans ce recueil.

Composé de trois longues parties que l’on pourrait lire comme des chants, avec des titres qui nous sont plutôt familiers « De mo twa uityèm », « Monnen pyès » et « Tilèzany », Batbouch évoque des motifs comme l’amour, la mort, la violence, la misère, l’ingérence des États-Unis dans la politique haïtienne, etc.

Séparer le recueil, si ce n’est cependant pour laisser chemin à un silence ou à une respiration possible, est un choix anodin, car le tout mis ensemble ne constitue qu’un grand cri lâché par le poète.

« M ap charye salopri
Depi dikdantan
Depi nan rasin mwen »

« Di l tann mwen
Ri lantèman
Gwo midi »

« Lamanten senkannkat
Kite m mouri
Kite m mouri
Nan fant janm ou aswè a »

Batbouch est en effet une écriture simple, qui marche à pied, sans prétention sur une partie toujours limitée du corps de la page et invite à chaque fois les lecteurs à toucher le ciment qui fait les murs de chaque lieu évoqué.

« Ri Kapwa
Vin jwenn mwen
Bò machann pate a
Nan Larak la koulye a
Vini vit
Lwil la cho »

Ce recueil d’une soixantaine de pages s’inscrit d’emblée dans une poétique des lieux. Mais des lieux d’une même ville : Port-au Prince de ses pantalons courts et de ses miliers de jours perdus, difficilement récupérables. On ne saurait lui reprocher ce décor planté dans Port-au-Prince. Le poète prouve plutôt sa compréhension des choses : être de sa ville avant d’être des villes du monde. Et les paroles qui composent ces chants s’exposent en gestes pour dire dans un « je », tenant plus d’un nous que d’un « je », cette ville écrasée, ballotée par tous les flots inimaginables.

« Mwen pa gen ren
Mwen pa gen senti
Mwen pa gen rèl
Rèl do ankò
Mwen pèdi kilti viv
Kote mwen pran tan pou m konstipe »

« Batbouch », ce sont tellement des poèmes qui parlent, comme on parle à un ami de son quartier, que certains les diraient dénués d’esthétique, s’ils ne prêtaient attention qu’à la surface.

Excessivement pétri du réel, c’est dans le symbolique et le référentiel que se trouvent cachées les images.

À aucun moment du défilement des pages, on n’a vu d’ailleurs le poète hausser le ton. Il va comme s’effaçant, sans doute pour mieux briller dans l’acte. Ou sait-il qu’il doit « en rabattre », pour penser un peu à Mallarmé. Mais l’on va toutefois sentir sa responsabilité de poète par cette allusion au Parlement, quand il écrit :
« Mete mwen sou tab gato a
Ou se yon rafal katouch »

« Sou Bisantnè mwen
M ap fè w tande m
K ap rakle »

Batbouch, c’est une langue dépouillée, distante de l’extravagance d’une métaphore ou d’un oxymore. C’est comme si Pierre Wilkens avait conscience que certains poèmes étouffent le message dont ils sont eux-mêmes porteurs. À écrire la longue trace rouge, par exemple, il écrirait, le sang.

Si le poète parle bas et fait économie d’images et de mots, l’on décèle toutefois, à bien des endroits, de brillants jeux de sonorités sous sa plume :

« Lò mwen bouyi degouden m
kou debouden w »

« Tankou yon toupi
nan festi
Nan fistiwonn »

Pierre Wilkens ne fait pas dans un créole parfait, mais s’est livré à un pari important et utile à ces jours où l’on revendique toute sa place à notre langue nationale.

Adelson Elias

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