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À la rencontre du poète et philosophe français Julien Miavril


Julien Miavril est poète, philosophe et professeur de Lettres résidant à Strasbourg. Auteur de deux livres : “La grande épopée cadavralesque” paru aux Éditions du Pont de l’Europe, et les “Féeries profanes” aux Éditions Stellamaris. Ayant plusieurs cordes à son arc, l’auteur a accordé à Plimay cette interview, riche en saveurs poétiques, écologiques et philosophiques.

Plimay : D’abord, qui est Julien Miavril ?

J.M. : Un homme ordinaire, ou presque, qui marche au milieu de ses semblables en poète et en frère. Ainsi, je ne me gargarise pas d’être exceptionnel au prétexte de faire oeuvre et acte de poésie. Je pense souvent à cette fulgurance de Rimbaud : “Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !” Tout est là en effet : empoigner amoureusement le réel pour répondre au devoir d’être et de faire monde. Ne pas négliger l’espace du commun ni la communauté des vivants (humains et non humains) et des morts, tout en se sentant digne de fouler la Terre de ses pas. Paysan ou païen pour mieux habiter la Terre en poète. Même si contrairement à Rimbaud, je n’ai pas encore renoncé à la magie ni à vivre à la manière d’un ange déchu qui se gouverne et se dirige lui-même selon ses propres lois. Néanmoins, à l’heure du désastre planétaire actuel, je conçois ma poésie comme un outil magique de guérison offert aux hommes, mais aussi comme un chant destiné à apaiser la souffrance de la Terre elle-même. Un peu de lumière en somme au cœur d’une nuit qui s’obstine à durer.

P. : Est-on né écrivain, ou ne le devient-on que par vocation ?

J.M. : Je dirais que nous naissons tous écrivains, avec le livre de notre vie à écrire à chaque instant. Mais certains seulement le deviennent pour en faire plus que la seule réponse à une nécessité d’ordre vital : un métier à part entière qui les engage dans un processus créateur quasi quotidien. Et celles et ceux qui répondent pleinement à cette vocation doivent souvent prendre leur mal en patience avant d’accéder à une vraie reconnaissance. S’ils ne touchent bien souvent au début que quelques cœurs, et doivent accepter de rester dans l’ombre, ils ne doivent pas pour autant se décourager : la vraie valeur d’une oeuvre se mesure dans la durée et échappe bien souvent à la loi contingente, immédiate, et arbitraire du marché.

P. : Avez-vous grandi au sein d’une famille où l’objet-livre occupait une place fondamentale ? Parlez-nous donc de l’origine de ce rapport passionné que vous êtes en train de vivre avec la littérature !

J.M. : J’ai eu la chance de grandir au sein d’une famille où en effet, l’objet-livre occupe depuis toujours une place de choix. De nombreux membres de ma famille ont fait de l’éducation leur métier. Ma grand-mère maternelle par exemple, ancienne institutrice, a hérité de son père d’une vieille édition des oeuvres complètes de Victor Hugo : ces livres ont véritablement pour nous tous une valeur sacrée. Sans être dans la fétichisation ni la vénération béate, ma famille a toujours considéré les écrivains comme des artisans du progrès humain. Et dès mon plus jeune âge, j’ai eu la chance de grandir au contact des livres même s’il m’a fallu attendre l’entrée dans l’adolescence avant de commencer à nourrir des ambitions poétiques. Et mon année de prépa littéraire à Reims, bien que très éprouvante, m’a conforté dans ce choix : Julien, tu seras toi aussi un poète ! Car ton cœur est celui d’un poète dont la lignée secrète plonge ses racines au plus profond des âges.

P. : Vous êtes auteur de deux ouvrages : « La grande épopée cadavralesque », publié en France aux Éditions du Pont de l’Europe et « Les féeries profanes » aux Éditions Stellamaris. Parlez-nous du contexte de production dans lequel ces deux livres ont été conçus, si on veut toutefois tenir compte du fameux propos de Rainer Maria Rilke, dans son célèbre ouvrage Lettres à un jeune poète : « Une oeuvre d’art est bonne, quand elle est issue de la nécessité. »

J.M. : L’une comme l’autre sont en effet nées d’une nécessité. La première tente de rendre hommage à Artaud, poète qui encore aujourd’hui séduit surtout pour son travail de sape et de subversion du langage, des formes et des valeurs, mais dont on oublie qu’il fut surtout un voyant extra-lucide, en contact avec des vérités supérieures, et pour qui l’acte poétique était un acte magique, pour ne pas dire chamanique. C’est précisément cette connexion aux forces invisibles qui lui a valu d’être interné et de subir les affres d’une science matérialiste, répressive et cloisonnante qui considère encore aujourd’hui l’expérience des mystères, qui se joue certes souvent aux confins de la “folie”, comme un désordre mental et pathologique. J’ai cherché ainsi à mettre en lumière cette dimension, à mon sens centrale, de son oeuvre unique. Et sans doute aussi à exorciser dans un même geste ces blessures intérieures nées de ma propre épreuve et expérience de la psychiatrie.

Quant aux “Féeries profanes”, elles rassemblent près de dix années d’écriture dédiées presque exclusivement à la poésie. Elles sont en quelque sorte une réponse faite à Rimbaud lorsqu’il évoque ces ” mille féeries profanes” qui se sont éveillées en lui sans qu’il ne les aie, pour autant, traduites en poèmes. Peut-être que ces féeries représentent la part obscure, silencieuse ou inconsciente de l’oeuvre de Rimbaud. Même si je ne prétends pas rivaliser avec son génie singulier. Néanmoins, j’ai cette ambition avouée d’en faire au moins vivre l’héritage et de proposer une langue de poésie au sens plein, c’est-à-dire une langue aux prises avec les mystères dont l’univers est empli, et dont nous sommes nous-mêmes aussi porteurs.

P. : Quel rapport entretenez-vous avec les auteurs classiques, et ceux dits modernes ? Pensez-vous que la modernité devrait être en conflit avec l’âge classique ?

J.M. : Un rapport équivoque de filiation admirative et de rivalité émulatrice. Je ne conçois pas la modernité comme une rupture brutale avec le passé, un geste opératoire visant à faire tabula rasa tel que le souhaitaient par exemple les surréalistes. Je considère au contraire que ne peut être moderne que celui qui a d’abord intégré l’héritage et les formes dites classiques. C’est à ce prix seulement, dans un désir alchimique de transmutation, que peuvent jaillir des formes réellement nouvelles. Aussi, c’est un tort de beaucoup de nos écrivains modernes de croire qu’ils peuvent créer du nouveau en faisant l’économie du passé. Au reste, le passé ne nous a pas encore tout révélé de ses mystères et il contient encore en lui beaucoup d’éléments porteurs d’avenir.

P. : Poète, on sait également que vous êtes passionné de philosophie. Quelle est donc l’utilité pratique de la philosophie au 21e siècle ?

J. M. : Si la philosophie doit répondre à une utilité pratique – je pense ici à Heidegger qui suggère l’inverse, à savoir qu’elle doit “éveiller le sens à l’inutile” –, en dehors de celle qui consiste à lier la joie d’être au monde à l’exercice de la pensée, ce serait peut-être de faire retour à ce qui lui a précisément donné naissance : à savoir travailler à libérer les hommes des illusions qui les empêchent d’être pleinement conscients, et donc pleinement libres. Et à l’heure du désastre humain et écologique global, pardonnez-moi d’y revenir, peut-être que sa tâche la plus urgente consiste à favoriser l’émergence d’une pensée écologique profonde où les gardiens du monde intelligible décideraient enfin de venir porter secours au monde sensible. Ce qui supposerait pour eux de reconnaître à la nature, grande oubliée des livres et autres manuels de philosophie, la plus haute des valeurs.

P. : En tant qu’écrivain et philosophe évoluant en France, quel regard portez-vous sur la littérature française contemporaine ?

J.M. : Elle est riche de nombreux talents. Et ce ne sont pas les plus médiatisés bien sûr qui sont souvent les plus remarquables. Ne serait-ce que parmi les poètes et écrivains que je suis sur les réseaux sociaux, il y en a de nombreux dont je goûte avec joie le verbe et dont j’apprécie plus largement la démarche. Néanmoins, le grand public ignore bien souvent tout de nous, et même tout de ceux qui ont eu la chance d’être publiés. La littérature française se scinde pour ainsi dire entre une littérature destinée à la consommation immédiate et à être rentable. Largement majoritaire, elle occupe le devant de la scène médiatique. Il y a à l’inverse une frange de notre littérature qui se destine à l’élite intellectuelle du pays. Courant le risque d’être autotélique et auto-réferentielle, elle fait la joie de ceux qui recherchent l’exigence avant la sincérité. Mais peut également verser dans la célébration de l’intellectualité pure.

Il y a enfin la littérature de ceux qui ne craignent ni de proposer des formes et des idées nouvelles, ni de susciter des émotions. Quitte à déstabiliser ou à instiller le trouble chez leurs lecteurs. Quelque soit ici le genre ou la catégorie auxquels on la rattache, cette littérature, bien souvent inclassable en raison de ses audaces, est celle que défendent courageusement auteurs et éditeurs davantage soucieux de proposer des oeuvres de qualité, parmi lesquelles certaines font ou feront date, plutôt que des produits littéraires parfaitement lisses, sans âme et standardisés. C’est à cette littérature que je souhaite appartenir et c’est au moins celle en laquelle je crois.

P. : Des auteurs modernes pour qui vous avez une certaine affection ?

J.M. : Il y en a tellement que je crains de ne pas pouvoir tous les citer. Ils peuvent être connus et reconnus, ou non. Nous pouvons échanger sur les réseaux sociaux plus ou moins fréquemment, ou pas. Ils peuvent être de proches amis, ou pas. Sans citer donc un seul nom au risque d’oublier tous les autres, je dirais qu’un auteur gagne mon affection chaque fois que je sens son texte comme porté par un souffle puissant et sincère et mû par le désir d’éclairer et de réchauffer le coeur, l’âme et l’esprit de son lecteur. Et le sens de la beauté, alors, redevient non plus ce qui se monnaye ou se marchande, mais ce que nous avons en partage.

P. : Si on vous demandait de choisir un seul bouquin avec lequel vous devriez passer tout le restant de votre vie, lequel serait-il et pourquoi ?

J.M. : De manière sans doute très prévisible, je citerai ici “Une saison en Enfer” qui représente à mes yeux la plus belle et la plus grande oeuvre poétique moderne. Celle tout au moins où l’ensemble du passé humain reflue et où l’avenir s’annonce depuis cette ligne de crête qui est celle du présent pur, puisque Rimbaud y est aux prises avec l’esprit de son époque comme avec ses propres expériences de vie. Certificat de naissance et/ou de renaissance, en dehors du baptême, en même temps qu’œuvre testamentaire avant l’heure, je ne peux concevoir que l’on puisse prétendre à la poésie aujourd’hui sans s’être laissé transpercer au moins une fois par le verbe rageur et sublime du Rimbaud damné de la saison.

P. : Pour finir : avez-vous d’autres projets d’écriture ?

J.M. : Sans trop en révéler, je dirais néanmoins que je suis sur le point d’achever un troisième recueil. Je travaille toujours en parallèle sur mon roman initiatique. Je prépare également un livre sur le thème du chamanisme ainsi qu’un essai sur le lien qui unit poésie et mysticisme. De même, je rassemble de la matière verbale et réflexive en vue de proposer un livre au carrefour du poétique et du philosophique. Et enfin, je collabore avec mon amie Gulliver autour de divers projets d’Oracles divinatoires. Une BD est même actuellement en préparation. Et malgré la diversité de tous ces projets, c’est bien la poésie qui en est le liant comme le fil conducteur.

Propos recueillis par Raynaldo Pierre-Louis

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